Accueil » Edito » La liberté au service du bien commun — Réponse à Charles Becquérieux
La liberté guidant le peuple
Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1860.

La liberté au service du bien commun — Réponse à Charles Becquérieux

Dans France catholique, Charles Becquérieux propose une analyse percutante du tableau de Delacroix : La liberté guidant le peuple. « Le plus intéressant dans ce tableau, c’est le titre. Car il renferme le secret du désarroi moderne. Pour s’en rendre compte, il suffit de poser une question élémentaire : où va-t-on quand on est guidé par la liberté ? »

Souvent édifiés par les démonstrations de l’auteur, nous estimons ici que son analyse de la notion moderne de liberté est pré-thomiste.

L’article vise à mettre en perspective une conception de la liberté « auto-déterminante » qui s’est développée à partir de la Renaissance en Europe : liberté privée de contenu et de destination parce qu’elle idolâtre la volonté humaine (et plus précisément la volonté individuelle). À cette conception, l’article oppose en fin d’analyse une liberté « conçue comme la faculté humaine d’être maître de ses actes ». Pourtant cette définition, au-delà du vocabulaire choisi, est précisément ce qui pose problème : l’homme peut-il prétendre être maître de ses actes ? On connaît les analyses très profondes de Max Weber sur le paradoxe des conséquences, illustré chaque jour par l’actualité de notre époque : lorsque l’homme se prétend maître de ses actes, il commet les plus grandes erreurs. Au contraire, la parole de Dieu nous enseigne que l’homme est maître de la nature, depuis la Genèse, et non maître de lui-même.

L’idée selon laquelle la nature guiderait la liberté de l’homme, lui donnerait sa fin et son sens, est très écologique mais elle ne me paraît pas exacte ou plutôt elle joue de façon ambiguë sur les différents sens du mot « nature ». La conclusion de l’article, particulièrement brillante, précise bien qu’en donnant l’assentiment à « notre nature », nous donnons l’assentiment à la volonté de Dieu. Mais cette conclusion n’aurait-elle pas dû être l’introduction de l’article ? En effet, elle implique de démontrer que « notre nature », c’est-à-dire la nature personnelle de chaque homme, mais aussi la nature de l’homme en général, se distingue absolument de la « nature » que les aristotéliciens, avant saint Thomas, présentaient comme une entité auto-centrée autour d’un Dieu immanent.

En aucun cas saint Thomas ne reprendrait cette idée de la nature. C’est au contraire la caricature faite par notre époque de la philosophie thomiste qui laisse penser que l’homme serait assujetti à cette nature avec pour seule liberté de la rejeter, pour son malheur, ou de s’y soumettre… pour son malheur aussi puisque la vocation de l’homme est d’être le maître de cette nature. La nature a été créée par Dieu pour que l’homme y accomplisse Sa volonté. L’ordre naturel voulu par Dieu n’est pas l’ordre de la nature que la science naturelle étudie. L’ordre naturel voulu par Dieu est la réalisation de la vocation humaine par concordance de la volonté personnelle et de Sa volonté : là seulement se trouve la liberté, qui permet alors à l’homme de s’accomplir comme le sommet de la création.

Il est particulièrement important de faire cette distinction dans l’ordre naturel pour comprendre les enjeux écologiques. L’écologie immanente considère que par la science l’homme parviendra à trouver dans la nature l’ensemble des ressources qui lui sont nécessaires : cette conception est certes bien plus intéressante que l’écologie dogmatique, mais elle reste positiviste, car elle laisse finalement penser que l’homme devrait agir en fonction du niveau atteint par la science, et donc limiter par exemple sa population au niveau correspondant au volume de nourriture qu’il est capable de produire à une époque donnée. Est-ce l’enseignement que nous donne Dieu ?On sait aussi par l’épistémologie que la science progresse à raison des exigences de la société humaine et de la capacité des scientifiques à rechercher le bien commun — expression curieusement absente de l’article.

Pour résumer nos observations, il nous semble que l’analyse de Charles Becquérieux tombe dans le piège de la caricature, qui consiste à caractériser une pensée, celle de la Renaissance, non pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle est devenue dans ses évolutions les plus néfastes. Le risque de la caricature est de déformer la réalité en mettant en avant certains aspects plutôt que d’autres.

Nous ne contestons pas la description qui est faite des excès de la liberté devenue auto-détermination. Ne pouvait-on pas rappeler, sur la base d’une analyse précise de la vocation humaine au sein de la création, que la liberté est un but légitime et même le plus grand accomplissement avec celui de la solidarité, qu’il appartient au cadre politique, économique, philosophique, de viser pour que les hommes trouvent, dans les meilleures conditions possibles, leur vocation et ainsi contribuer au bien commun ? Si l’on pousse cette analyse à son terme, on peut légitimement affirmer que, oui, la liberté en tant que l’un des aspects du bien commun est bien avec la solidarité la valeur suprême dans laquelle la société humaine s’accomplit, c’est-à-dire réalise dès cette vie le royaume de Dieu.


Référence : Charles Becquérieux, « La liberté, valeur suprême ? », France catholique, n° 3665, 24 janvier 2020, p. 26-27.

Check Also

« Sans être encore dans un régime totalitaire, nous sommes déjà en post-démocratie »

LE PARADOXE D’UN ÉTAT À LA FOIS OMNISCIENT ET IMPOTENT En quelques mots, on a nié …