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Commentaire de l’encyclique du pape François : Fratelli Tutti par IEPM

L’encyclique Fratelli Tutti du pape François a été signée le 3 octobre 2020, veille de la fête de saint François d’Assise. Elle se présente comme la déclinaison pour l’Eglise catholique du Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, adopté par le pape François et le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb à Abou Dabi le 4 février 2019.

Une grande émotion entoure en France cette encyclique qui commence de façon réellement tonitruante : dès son paragraphe 3, le pape y rappelle la visite de saint François au sultan d’Egypte et sa volonté dans cette démarche « de ne faire ni disputes ni querelles mais d’être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu ».

Si l’émotion ainsi provoquée a permis de parler de cette encyclique dans de nombreux médias, elle aura été vaine si elle empêchait de lire cette encyclique (https://eglise.catholique.fr/vatican/encycliques/lencyclique-fratelli-tutti/) ainsi que l’appel à la paix, à la justice et à la fraternité lancé par le pape et le grand imam (https://www.mcc.asso.fr/priere-pour-la-paix-la-justice-et-la-fraternite/). Les événements en France conco-mitants de Fratelli Tutti ont montré son actualité. Il faut la lire pour en comprendre la pertinence.

Construite comme un vaste commentaire de la parabole du bon Samaritain, l’encyclique s’adresse de façon toute spéciale à la nation française, à laquelle le pape n’a cessé de différer sa visite. Son titre est proche de celui d’un texte de René Voillaume publié au Cerf en 1968 (Frères de tous), que le pape cite explicitement. Sa conclusion est la prière au créateur du bienheureux Charles de Foucauld qui a vécu la fraternité avec les « frères musulmans » et dont René Voillaume s’inspira.

Enfin, l’encyclique propose une méditation de notre devise « Liberté, égalité, fraternité » : « sans une volonté politique de fraternité, traduite en éducation à la fraternité, au dialogue, à la découverte de la réciprocité et de l’enrichissement mutuel comme valeur, la liberté s’affaiblit… ; l’égalité est le résultat d’une culture consciente et pédagogique de la fraternité… l’individualisme radical est le virus le plus difficile à vaincre. » (§ 103)

Pourquoi cette sollicitude, qui certes n’est pas allée jusqu’à rédiger le texte directement en français comme Pie XI avait rédigé en allemand l’encyclique Mit brennender Sorge dénonçant en 1937 les actions du régime nazi contraires à la dignité ?

Notre pays a connu une longue période de présence en Orient que l’héroïsme de Charles de Foucauld illustra dans ce qu’elle a de plus noble. Il a façonné le Liban moderne qui a le premier expérimenté l’arrivée massive de réfugiés, l’absence de politique à leur égard suivie de la guerre civile déclenchée lorsque les terroristes se furent implantés dans les camps, l’intervention occidentale, puis le retrait et aujourd’hui une situation si difficile qu’il ne paraît pas possible qu’elle s’aggrave. Notre pays s’est bien sûr aussi engagé dans une immigration massive depuis ses anciennes colonies en appliquant une conception très favorable du regroupement familial. Et la majorité en place affirme vouloir lutter davantage contre l’islamisme après des années de négligence dénoncées par le principal soutien du Président de la République au moment de sa démission du ministère de l’Intérieur.

L’encyclique ne se limite pas à reprendre les développements du Vatican sur les positions du pape François relatives à l’accueil des migrants en Europe. Alors que la vie politique française semble réduite à une opposition stérile entre une certaine technocratie et un populisme nourri par une longue série de crises auxquelles les réponses n’ont pas été apportées de façon suffisante, le pape François renvoie dos à dos ces deux courants, également incapables d’apporter les solutions et de rétablir la paix.

La description de l’opposition médiatique entre technocrates et populistes faite par l’encyclique est remarquable. D’un côté, « certaines parties de l’humanité semblent mériter d’être sacrifiées par une sélection qui favorise une catégorie d’hommes jugés dignes de vivre sans restrictions. » (§18). De l’autre, le populisme qui s’oppose directement à l’enseignement chrétien selon lequel « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne. (citation de saint Jean Paul II, § 120)

Cette réflexion démasque les intentions qui sous-tendent la dénonciation du populisme qui joue en Europe comme une garantie de maintien au pouvoir pour le courant technocratique : « La prétention d’établir le populisme comme une grille de lecture de la réalité sociale a une autre faiblesse : elle ignore la légitimité de la notion de peuple. La tentative de faire disparaître du langage cette catégorie pourrait conduire à éliminer le terme même de « démocratie » – c’est-à-dire le « gouvernement du peuple ». »

Le pape dénonce les méthodes utilisées pour obtenir des peuples un consentement forcé : « Détruire chez quelqu’un l’estime de soi est un moyen facile de le dominer. Derrière ces tendances visant à uniformiser le monde, émergent des intérêts de pouvoir qui profitent d’une faible estime de soi chez les personnes. » (§ 52) Les visions libérales individualistes « parlent des libertés, mais sans la racine d’une histoire commune. » (§ 163) « On répond à des exigences populaires afin de garantir des voix ou une approbation, mais sans progresser dans une tâche ardue et constante qui offre aux personnes les ressources pour leur développement, afin qu’elles puissent gagner leur vie par leur effort et leur créativité. » (§ 161)

Le pape François établit, à l’opposé de ce courant, le portrait de dirigeants « populaires capables d’interpréter le sentiment d’un peuple, sa dynamique culturelle et les grandes tendances d’une société ». Ces dirigeants sont un rempart contre les risques de la mondialisation : « les peuples qui aliènent leur tradition, et qui par une manie imitative, par violence sous forme de pressions, par une négligence impardonnable ou apathie, tolèrent qu’on leur arrache leur âme, perdent, avec leur identité spirituelle, leur consistance morale et, enfin, leur indépendance idéologique, économique et politique. » (§ 14)

Le populisme vers lequel les courants technocratiques poussent le peuple finit par le « défigur[er] » (§ 140) parce qu’il rejette « la remise en question, le développement, l’enrichissement par d’autres ». Pour le pape François, la caractéristique d’un peuple est « d’évoluer » : « Faire partie d’un peuple, c’est faire partie d’une identité commune faite de liens sociaux et culturels. Et cela n’est pas quelque chose d’automatique, tout au contraire : c’est un processus lent, difficile… vers un projet commun. » (§ 157)

C’est la raison d’être de l’enracinement d’un peuple que de le préparer à l’accueil : « Il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels… Il n’est possible d’accueillir celui qui est différent et de recevoir son apport original que dans la mesure où je suis ancré dans mon peuple, avec sa culture. » (§143)

Dans la lignée de la doctrine sociale de l’Eglise, le pape médite sur le fondement des liens qui font une communauté : « Accepter qu’existent des valeurs permanentes, même s’il n’est pas toujours facile de les connaître, donne solidité et stabilité à une éthique sociale. » (§ 211) Seul le respect de la dignité humaine peut créer le « consensus » grâce auquel les « inévitables conflits » sont surmontés.

« On ne peut affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de contrôle qui ne font que tranquilliser et transformer les pauvres en des êtres apprivoisés et inoffensifs. Qu’il est triste de voir que, derrière de présumées œuvres altruistes, on réduit l’autre à la passivité ! Il faut qu’il y ait différents modes d’expression et de participation sociale. L’éducation est au service de cette voie pour que chaque être humain puisse être artisan de son destin. Le principe de subsidiarité révèle ici sa valeur, inséparable du principe de solidarité. » (§ 187)

Le souci du faible est pour le pape le remède contre l’idéologie qui menace les peuples sous la pression de la mondialisation. Il définit le service « en grande partie [comme] prendre soin de la fragilité ». « Voilà pourquoi le service n’est jamais idéologique, puisqu’il ne sert pas des idées, mais des personnes ». (§ 115) Le soin à apporter au migrant, comme le soin apporté à tout homme fragile, est libérateur.

Ce service à vivre de façon personnelle mais que les dirigeants peuvent encourager apportera un renouveau des peuples : « l’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. » (§136)

Le dialogue entre les peuples et les cultures contribue au bien parce qu’aucune culture ne peut prétendre se suffire à elle-même. Le pape fait référence à la conscience d’un lien universel entre les hommes où l’on retrouve l’influence du père Teilhard du Chardin. Alors que le réalisme voudrait que, « à tort ou à raison », les peuples persévèrent dans leur identité pour échapper à toute influence, le pape François précise qu’au contraire la liberté d’un peuple se renforce dans son ouverture à l’autre, et notamment au plus petit : aucun peuple ne pouvant se prévaloir d’être dénué de « tout intérêt mesquin », la vigilance est nécessaire pour ne pas tomber dans le piège de l’idéologie.

Le pape définit ici une croisée des chemins pour l’Europe et le monde oriental : les conflits millénaires peuvent être réactivés, et l’on en est tout près, les maladresses, les renoncements, les aveuglements ayant créé une situation presque sans espoir de solution ; mais il est aussi possible de persévérer dans une autre voie…

Pour lui une guerre de civilisation ne ferait que détruire et, comme il est peu probable que l’un des protagonistes disparaisse, le conflit ne ferait qu’approfondir les tensions et perpétuer les destructions de la décolonisation et de la guerre froide. La recherche de la paix par un dialogue en vérité, la charité qui cherche à comprendre les véritables attentes et non à créer un « partenariat » intéressé et par là crée le respect, paraissent capables de rétablir les deux civilisations dans ce qu’elles ont de meilleur. Il faut pour cela que chacun renonce à la conversion forcée de l’autre. 

Lorsque le pape François met en garde contre le concept de « guerre juste », il se réfère au Catéchisme de l’Eglise catholique qui n’accepte la guerre qu’en cas de légitime défense : cela « suppose qu’on démontre que sont remplies certaines conditions rigoureuses de légitimité morale ». Sa démarche engagée avec l’imam al Tayyeb, malgré son caractère restreint au regard de la diversité du monde musulman, veut donner un exemple de réconciliation. C’est pour lui le moyen de répondre au « totalitarisme moderne » dont la racine est « la négation de la dignité transcendante de la personne humaine » (§273) : céder à la guerre serait céder à ce courant de notre époque, y renoncer sera une victoire.

L’accusation faite au pape de « naïveté » ou d’« idéalisme » n’est à nos yeux pas justifiée, dans la mesure où le pape appelle non pas à un engagement abstrait ni à une enthousiasme forcé, qui ne pourraient qu’échouer face à la réalité, mais à un combat personnel et réel contre les tentations du monde d’aujourd’hui. Des exemples de mesures d’urgence pour préserver la dignité des migrants sont donnés, mais le pape en appelle surtout à un sursaut des peuples pour une réconciliation préalable à toute solidarité. Il précise que la réconciliation ne signifie pas « fuir » le conflit mais au contraire, « dans le conflit », « le dépasser par le dialogue et la négociation ». Le pape cite Quadragesimo anno, l’encyclique sociale de Pie XI publiée en 1931 : « La lutte entre différents secteurs, si elle renonce aux actes d’hostilité et à la haine mutuelle, se change peu à peu en une légitime discussion d’intérêts, fondée sur la recherche de la justice. » (§ 245)

De belles pages de l’encyclique sont consacrées à cet « artisanat de la paix » que chacun pratique, parfois de façon involontaire ou subie. Le pape invite à y persévérer et à espérer. Il demande aux dirigeants politiques de ne pas ignorer ce travail permanent du peuple « pour construire l’unité de la nation ». La « meilleure politique » à laquelle il invite et qu’il appelle la « vraie victoire » sera de parvenir à soutenir cet effort au lieu de le décourager. Le pape souligne la responsabilité des médias à ce sujet (§ 205). Ainsi, « il est enrichissant d’introduire dans nos processus de paix l’expérience de secteurs qui, en de nombreuses occasions, ont été rendus invisibles. » (§231, citant une intervention du pape François de 2017)

En cette année de commémoration en France du parcours du général de Gaulle, on ne peut que penser à la résistance française, puis à « traversée du désert » après la victoire sur l’Allemagne nazie. Cette situation impensable qui plongea la France dans une série de conflits et de défaites violents voire humiliants rendit pourtant possible un sursaut dont nous avons profité pendant de longues années.

Après une nouvelle série de crises dont le pays semble avoir de plus en plus de mal à se sortir, il est peut-être possible de reprendre le « bon chemin ». Ce qui, nous le croyons à l’institut Montalembert, ne se fera pas sans une méditation par nos responsables politiques de la doctrine sociale de l’Eglise et de cette dernière encyclique qui l’actualise.

François considère qu’il est temps de donner un contenu concret, « efficace », aux orientations données par son prédécesseur dans son encyclique Caritas in veritate : « La charité sociale nous fait aimer le bien commun et conduit à chercher effectivement le bien de toutes les personnes, considérées non seulement individuellement mais aussi dans la dimension sociale qui les unit ». (cité §182) « Aujourd’hui, avec le développement de la spiritualité et de la théologie, nous n’avons plus d’excuse. »

« Que tout être possède une dignité inaliénable est une vérité qui correspond à la nature humaine indépendamment de tout changement culturel. » (§213)

La parabole du bon Samaritain qui inspire l’encyclique peut peut-être trouver une illustration dans la France d’aujourd’hui, qui s’est bien éloignée de la foi de ses Pères. « Face à tant de douleur, face à tant de blessures, la seule issue c’est d’être comme le bon Samaritain. » (§ 67)

Tristan DIEFENBACHER et le groupe de travail DSE de l’Institut Ethique et Politique Montalembert

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