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RETEX COVID 19 : Le néant ou L’Etre ?

La situation qui s’est créée avec la crise sanitaire rend donc encore plus pressante la nécessité de nous confronter à cette question : Quel choix notre société souhaite faire : Le néant ou L’Etre ?

Pour chercher une réponse qui soit à la hauteur, il nous a semblé nécessaire de partager avec vous cette interrogation en cette période vertigineuse, dans laquelle le néant menace si fortement la vie de chacun. En ce sens, ne pas poser de jugements sur les événements serait une folie. Nous désirons au contraire affronter cette provocation qui nous concerne tous sans la fuir. S’engager dans la confrontation avec les événements présents, faire un véritable retour d’expérience, est la seule méthode pour opérer un changement de mentalité. Nous devons vérifier ensemble, inspirés par l’enseignement social-chrétien, quelle évolution promouvoir pour un futur meilleur.

Le Néant

Si nous avons parlé de « néant », c’est parce que l’existence de l’homme contemporain (c’est-à-dire notre existence personnelle et sociale), paraît marquée par le nihilisme de manière toujours plus claire et évidente, sans éclat, et pourtant non sans effets visibles. Il ne s’agit pas d’un courant culturel, mais d’une situation existentielle. Quelles sont les caractéristiques de ce nihilisme qui, de manière plus ou moins explicite, plus ou moins consciente, s’est insinué dans notre manière de penser et de vivre ? D’une part, celui-ci se présente comme un soupçon sur la consistance même de la réalité : tout finit dans le néant, y compris nous-mêmes. De l’autre, et en conséquence, il se présente comme un soupçon sur la positivité de la vie, sur la possibilité d’un sens et d’une utilité de notre existence, qui se traduit normalement par la perception d’un vide qui menace tout ce que nous faisons, en déterminant un désespoir subtil, même dans des vies trépidantes et pleines de succès, avec des agendas pleins de rendez-vous et de projets d’avenir. Les gens ont renoncé à espérer. Et ils oublient leurs propres rêves. C’est ainsi que le Néant se propage.  C’est le vide qui nous entoure. C’est le désespoir qui détruit le monde. Les tenant de l’idéologie dominante, l’on bien comprit et ont tout mis en œuvre pour obtenir ce résultat car il est plus facile de dominer ceux qui ne croient en rien. Et c’est la manière la plus sûre de conquérir le pouvoir.

On peut décrire le nihilisme dont nous parlons comme un ennemi subtil, difficile à saisir et à déchiffrer parce qu’il ne se présente pas toujours sous des traits précis, mais revêt bien plus souvent les contours impalpables d’un prêt-à-jeter : la facilité . Impalpable, et en même temps très concret. Le néant est bien plus subtil et rampant que nous pouvons l’imaginais, ce petit néant quotidien qui risque bien souvent de dominer nos journées. Pour tenter d’éclairer au mieux le problème (que certains ne voient peut-être même pas, ou s’obstinent à ne pas voir), on peut dire que le soupçon sur le manque de consistance de la réalité, et la défiance envers la possibilité de sens et d’accomplissement de l’existence, se mêlent et se soutiennent réciproquement dans ce nihilisme qui nous concerne tous.

Il y a une grande force dans le néant ; assez grande pour dévorer les meilleures années de la vie d’un homme, non par la jouissance délectable de certains biens, mais par quelques mornes soubresauts de l’esprit au sujet d’un je ne sais quoi, par l’assouvissement de curiosités si peu éveillées qu’il n’en est qu’à moitié conscient. Torpeur, soubresauts de l’esprit et, comme l’observe Orwell dans son roman prophétique 1984, apathie : « L’idée lui vint que la vraie caractéristique de la vie moderne était, non pas sa cruauté, son insécurité, mais simplement sa terne apathie nue, soumise. ». C’est une « terne apathie » qui ronge notre intériorité et creuse une distance, un fossé entre nous et ce qui arrive : « Je n’avais rien que j’aurais pu admirer dans mon entourage et qui aurait pu m’entraîner », écrit Dostoïevski. Rien ne semble donc en mesure d’engager vraiment la personne. Les relations que nous avons malgré tout, les choses que nous faisons malgré tout, tout nous ennuie, mêmes ce qui nous a enthousiasmé un temps. Voilà le visage que revêt aujourd’hui le nihilisme : une asthénie, une absence de tension, d’énergie, une perte du goût de vivre. « Il y a plus de richesse, mais il y a moins de force ; il n’existe plus d’idée qui lie les cœurs, tout s’est relâché, tout s’est ramolli, tout est cuit ! Nous sommes tous cuits, tous, tous !… ». C’est pourquoi le pape François soutient que, aujourd’hui, « la grave menace […] est la perte du sens de la vie ».

Les caractéristiques décrites s’assortissent en effet d’un sentiment d’impuissance à modifier notre attitude (« les contours impalpables d’un prêt-à-jeter : la facilité », disions-nous), à nous relever, comme si nos efforts, et même certaines stimulations qui nous viennent de l’extérieur, ne suffisaient pas pour nous redresser, pour nous faire changer de regard sur nous-mêmes et sur les choses, pour nous faire percevoir l’épaisseur de la réalité et nous sauver du vide que nous percevons.

Nous constatons qu’il ne suffit pas que les choses arrivent, nous nous trouvons dans la situation de celui qui tente de gravir une pente et qui glisse en bas, revenant au point de départ. Nous retombons dans notre néant. Nous ne voyons pas ce qui peut l’empêcher, et nous ne comprenons pas d’où partir. Nous sommes profondément mal-à-l’aise avec nous-mêmes. C’est le mal-être identifié chez les jeunes (mais qui s’étend à tous). Les jeunes ne vont pas bien, mais ne comprennent même pas pourquoi. Comme si, derrière le masque des sourires et des mille choses à faire, régnait le néant, une absence de vraie signification, une absence de vraie joie. Comme le sens manque, il ne reste que le devoir, un sens du devoir inutile, qui enfonce encore plus. C’est précisément ce nihilisme dont on parle. C’est un problème qui concerne toute existence. En effet, c’est comme si la vie maintenant était moins vie. Le premier signe en est que tout ce qui ne se passe pas comme prévu devient un poids qui nous enfonce. Il suffit d’un rien, une broutille qui ne va pas comme je voudrais, et on s’effondre. Face à la réalité, On est résigné et triste. Malgré les masques, même en essayant de faire comme si de rien n’était et d’aller de l’avant, On s’aperçoit qu’au fond, face à tout ce qui arrive et que nous voyons, on est triste, sans comprendre pourquoi. Il y a seulement quelques années, c’était le contraire, les difficultés étaient des tremplins, pas des poids ; maintenant, on essaie de ne pas voir le besoin que nous avons dans le cœur, on fait comme s’il n’était pas là, on fait comme si tout allait bien, plus rien ne nous émerveille.

« Le néant ne se choisit pas, on s’y abandonne », car, comme le disait Malraux : « Il n’y a pas d’idéal auquel nous puissions nous sacrifier », pour lequel nous pouvons nous engager vraiment, « car de tous nous connaissons les mensonges, nous qui ne savons point ce qu’est la vérité ». On le voit, le nihilisme actuel n’est plus celui d’avant, qui se dressait héroïquement contre les valeurs ; celui d’aujourd’hui n’a pas d’ambition : il a les traits d’une vie « normale », mais rongée de l’intérieur, car rien ne semble valoir la peine, rien n’attire, rien ne captive vraiment. C’est un nihilisme subi passivement, qui pénètre sous la peau et apporte une lassitude du désir, comme un marathonien épuisé un instant après le départ. On peut parler d’un « nihilisme soft et gentil », « sans inquiétude », qui voudrait nous étouffer dans des jouissances superficielles.

Cependant le fait d’avoir dû nous arrêter à cause du coronavirus nous a fait nous demander, comme nous ne le faisions plus depuis longtemps, qui nous sommes, comment et de quoi nous vivons, et nous interroger sur la conscience que nous avons de nous-mêmes et des choses. Comme le dit Tolstoï : « Il suffirait à l’homme actuel de s’arrêter un instant dans son activité et de réfléchir, de comparer les exigences de sa raison et de son cœur avec les conditions de la vie telle qu’elle est, pour s’apercevoir que toute sa vie, toutes ses actions sont en contradiction incessante et criante, avec sa raison et son cœur ». Dans le confinement, dans un certain isolement, beaucoup de monde ont pris conscience d’eux-mêmes en s’arrêtant pour réfléchir. Chacun a pu d’abord faire l’expérience du découragement, de l’inquiétude face à la perte de liberté. Mais ensuite avec les moyens techniques et les réseaux sociaux, on a eu l’impression de reprendre pied. Mais étrangement malgré tous nos divertissements, il restait un questionnement face aux circonstances tragiques. Un questionnement qui engendrait un certain malaise, une nouvelle inquiétude existentielle.  Chacun a pu se rendre compte que la matérialité de la vie ne suffisait pas, il manque quelque chose, on souhaite quelque chose qui doit nécessairement être plus grand car, comme le dit Kierkegaard, “rien de fini, pas même le monde entier, ne peut satisfaire l’âme humaine qui éprouve le besoin de l’éternel.” ».

On a besoin de quelque chose de grand qui vainque le néant dans lequel on est  tombé. Le monde est aujourd’hui comme un grand champs de bataille, l’ homme est blessé et demande de l’aide parce qu’il a besoin de recommencer à s’émerveiller, Il a besoin de comprendre ce qui lui arrive après cette pandémie, parce qu’il ne veut pas rester dans ce néant.

Etre :

Dans ces circonstances dramatiques post-pandémie, nous voulons faire un premier retour d’expérience, ne serait-ce que pour bien identifier ses caractéristiques essentielles, non par plaisir de l’analyse ou de la description, mais bien avec la passion de l’homme désirant découvrir une voie qui permette à la vie de chacun d’entre nous d’avancer vers son accomplissement, malgré toutes les limites et difficultés que nous avons vécues.

Dans ce contexte, notre liberté se trouve face à un défi. Pouvons-nous nous contenter d’observer avec détachement le spectacle du néant qui avance dans notre vie, comme l’écrit Houellebecq ? « Posté au carrefour de l’espace et du temps / J’observe d’un œil froid l’avancée du néant. ». La liberté peut très bien décider de ne pas voir et de fuir, se berçant de l’illusion de résoudre le problème tout simplement en détournant le regard. On peut toujours le faire. Edgar Morin observe avec acuité : « J’ai compris qu’une source d’erreur et d’illusions est d’occulter les faits qui nous gênent, de les anesthésier et de les éliminer de notre esprit ». Comme si on s’arrachait la dent pour ne plus avoir mal : ne pas voir pour ne pas souffrir.

Mais est-ce vrai ? Peut-on vraiment atteindre l’objectif du nihilisme soft, à savoir supprimer l’inquiétude du cœur ou, comme le dit Morin, éliminer de notre esprit la progression du néant ? Que chacun regarde son expérience et réponde. Peut-on vraiment résoudre ainsi le problème, simplement en détournant le regard ? Nous devons avoir la sincérité de confesser l’impraticabilité de cette voie. Malgré la dernière blague stupide qui circule en continu sur WhatsApp, malgré toutes les images et vidéos idiotes postées sur les réseaux sociaux, on doit reconnaitre que nos journées ont été pénibles. Le rire a pu avoir l’illusion d’apporter un remède. Mais comme l’écrit Simone Weil, le fait est que « personne n’est satisfait longtemps de vivre purement et simplement. […] On veut vivre pour quelque chose », on veut vivre intensément. On peut avoir des idées erronées, mais le cœur ne saurait se tromper, et l’erreur ne peut vous rendre malhonnête, c’est-à-dire vous faire agir contre votre conviction.  Si le cœur ne saurait se tromper, qu’est-ce que cela implique ?

Face à l’incapacité de résoudre en profondeur le mal-être (c’est-à-dire le problème de ce néant qui ronge nos journées), on peut décider de ne pas le prendre en considération, en le balayant. Mais la douleur reste, et c’est bien là la surprise. Vraiment ! L’inquiétude du cœur peut être recouverte, pas supprimée ; l’insatisfaction peut être dissimulée, pas éliminée. En nous vibre quelque chose qu’on ne peut faire taire en fin de compte. Malgré les masques que nous portons et notre tentative de faire comme si de rien n’était, en essayant d’aller de l’avant, nous sommes tristes et tout est comme une pierre qui nous écrase. On a beau arracher la dent, la douleur reste ! Pourquoi ? Parce qu’en nous, quelque chose résiste. Le nihilisme trouve un point de résistance avant tout en nous-mêmes.

Devant le défi du coronavirus, on doit admettre son impuissance : Tout ce qui nous semblait évident n’est plus là. Et devant nous s’ouvre un brouillard épais, sans lumière. On doit reconnaitre la difficulté que nous avons pu vivre, on doit reconnaitre notre incapacité à tenir face à ce qui arrive, ce qui a pu provoquer chez beaucoup un mal-être profond qui a transformé les minutes qui passaient en un cauchemar qui paraissait sans fin. Certain on décrit l’isolement comme un temps d’inquiétude. Pas seulement du virus, mais aussi de la possibilité qu’une tristesse vienne troubler le cours insouciant de l’existence. Qu’est-ce qui apparaît dans ces réactions, dans ces confessions sincères ? La permanence de cette structure originelle de l’homme qu’est le désir. Il est stupéfiant de le voir chez un homme tel que Houellebecq. L’attitude originelle dans laquelle l’homme est créé, est celle d’un élan dans une direction et un but précis, autrement dit une tension vers le mystère même qui le donne, vers l’infini. C’est cette structure originelle, dans sa dimension irréductible, qui se révèle précisément au fond du nihilisme, devenu aujourd’hui habitude culturelle et phénomène social. Quelle est alors la première action de l’homme qui ne veut pas vivre en fuyant un problème qu’il ne sait pas résoudre ? C’est le fait de reconnaître, au cœur de ce contexte de vide de sens, qu’il y a quelque chose d’irréductible, qui résiste au nihilisme, à tout cynisme rationaliste, comme en témoigne de manière emblématique un nihiliste tel que Houellebecq. Qu’est-ce qui résiste ? Mon moi, irréductible. Si je suis attentif, il faut reconnaître qu’une structure élémentaire de ma personne perdure, même si je subis le vide de sens, dans lequel je baigne puisqu’il est devenu depuis un moment le « climat », la « culture » : plus le néant avance, plus les blessures et les attentes de notre humanité émergent dans toute leur force, et moins elles sont couvertes par les dialectiques culturelles et les projets collectifs, qui n’ont plus de prise sur nous : ce sont des attentes et des blessures qui émergent dans leur visage le plus élémentaire, sans l’armature des nombreux discours. « Je sentais quelque chose qui refusait de mourir au fond de moi », disait Dostoïevski. Et Chesterton observe : « Quand on est naufragé pour de vrai, on trouve toujours ce dont on a besoin ».

On l’a vu de manière surprenante quand a éclaté l’épidémie du coronavirus, nous étions dans une époque qui semblait terminée. Où rien ne pouvait plus se produire, où tout avait sa logique, inattaquable. Le système ne pouvait pas être ébranlé. Nous vivions comme si nous disions : que vouloir de plus ? Que vouloir de mieux ? Et où est le plus ? Où est le mieux ? C’était la fin d’une histoire… Mais un mouvement tellurique a froissé cette étendue immobile et en a fait un paysage troublant. Quel a été le premier résultat de ce séisme ? Les questions. Tirées de leur torpeur, les interrogations sont apparues. Il est nécessaire que chacun se pose les questions, parce qu’elles nous placent dans un espace moins étroit, elles nous sortent des barreaux de la prison dans laquelle nous nous sommes confinés. Dans les tumultes, dans notre chaos, nous pouvons parvenir à la raison, à la condition brûlante. Qu’est-ce qui résiste ? Houellebecq l’écrit très bien dans sa lettre à Bernard-Henri Lévy, en exprimant de manière exemplaire la dynamique humaine que nous décrivons : « J’ai eu de plus en plus souvent, il m’est pénible de l’avouer, le désir d’être aimé. […] Un peu de réflexion me convainquait bien entendu à chaque fois de l’absurdité de ce rêve […]. Mais la réflexion n’y pouvait rien, le désir persistait – et je dois avouer que, jusqu’à présent, il persiste ».

LT

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