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Pour une politique de l’intégration, le cas de l’ISLAM

Les attentats perpétrés au nom de l’islam à Paris la semaine passée, pour être d’une envergure moindre que ceux que peuvent subir depuis des années, de la part de coreligionnaires revendiqués des assassins, les populations du Proche Orient ou d’Afrique notamment, n’en posent pas moins des défis certains.

Les plus immédiats et les plus évidents concernent la lutte contre les actions terroristes, par le renseignement et l’action de police, mais aussi la politique carcérale et la justice en général. Et lorsqu’on sait dans quel triste état ces dernières se trouvent, la chose n’est déjà pas aisée dans le contexte actuel.

Des politiques sur un plus long terme sont bien évidemment nécessaires, qui concernent tant l’éducation que la politique de la ville, la politique migratoire, donc la politique étrangère.

Toutes ces actions politiques, et la liste n’en est pas exhaustive, sont strictement indispensables. Pourtant, si l’on s’en tenait à ce seul volet, nous en resterions à une dimension principalement technique de cette politique, en envisageant la question seulement comme un problème à résoudre. Le défi est en fait bien plus radical, et met en jeu l’intégration de cultures étrangères à notre civilisation. Et de ce point de vue, il ne concerne pas, à dire vrai, que le seul cas de l’islam, même si celui-ci présente un caractère aigu du fait de la violence physique de certaines de ses formes radicales. Il n’est pas inenvisageable, en effet, que l’implantation sur notre territoire de fortes communautés asiatiques, chinoises en particulier, ou du bouddhisme par exemple, ne pose à terme des problèmes d’intégration analogues à ceux que posent des populations musulmanes.

Ce défi est simple à énoncer : il ne peut y avoir, au sein d’une même société, deux absolus, sauf à ce que l’un se soumette à l’autre et parvienne à le circonscrire. L’égalité ne peut être ici de mise. Il y va donc de la forme que doivent revêtir à l’avenir notre pays et les pays européens dans leur ensemble.

On peut montrer par l’exemple la vérité de ce principe. Ce qui permet de dénoncer, dans le même mouvement, le mensonge qui est à la racine du pluralisme politique libéral.

D’une part, en effet, aucune société n’a jamais reposé sur deux conceptions du divin, du monde et de l’homme différentes, du moins de manière apaisée et sur un long terme. L’évolution de l’Empire romain en est un exemple : sa christianisation a inévitablement entraîné une disparition rapide du paganisme. Et lorsque deux religions coexistent, l’une est dans un statut d’infériorité juridique, et donc sociale et culturelle, comme c’est le cas traditionnellement dans les pays d’islam, et encore de nos jours.

Il n’y a, à notre connaissance, que deux exceptions réelles à ce principe. La première est le cas de pays comme le Liban, ou certains pays d’Afrique, comme la Côte d’Ivoire, pluriconfessionnels et où coexistent dans un statut d’égalité chrétiens et musulmans. Mais aussi bien, cela n’est pas allé sans grandes violences. Et c’est par ailleurs dû à l’emprise des tribus et des clans sur la vie sociale et politique, qui fait que l’unité politique du pays est en fait relative.

La seconde exception est représentée par les pays où l’unité ne repose pas sur la religion, mais sur la culture et le politique, telle la Chine confucianiste. Mais bien loin en fait d’être une véritable exception à ce que nous affirmons, ct exemple confirme plutôt notre propos, car c’est bien alors le politique qui est le véritable absolu – soit ce qui donne sa forme à la société et à la culture de ses membres.

La culture libérale rentre, à sa manière, dans le même cas de figure, à ceci près qu’elle le fait de manière hypocrite. La théorie libérale en politique, telle que peut l’énoncer John Locke, l’un des principaux pères du libéralisme, consiste en effet à énoncer comme principe directeur de la vie sociale et politique la coexistence pacifique des croyances religieuses, à partir du principe qu’elles relèvent de l’opinion privée et non du politique. Celui-ci est donc indifférent au vrai et au bien absolus, indifférent à la finalité de l’existence, qui serait du seul ressort de l’individu, et il se contente de poser les règles de cette coexistence des volontés individuelles. Mais qui ne voit que, ce faisant, le politique est de facto le maître du bien et du mal ? Car il est seul juge du permis et de l’interdit, ce que le quatrième article de la déclaration de 1789 énonce de manière littérale, dans son ingénuité apparente. En fin de compte, c’est bien le politique qui fonctionne comme absolu, en se reposant sur la fiction du caractère accidentel de la société pour les membres qui la composent. Dans la conception de Locke est contenue celle de Hegel, qui fait de l’Etat l’incarnation de l’Esprit absolu, et donc le maître de la culture. La lutte de l’Etat contre l’Eglise n’a pas d’autre origine : il ne peut pas y avoir deux absolus dans une même société.

C’est de cette culture-là, celle de l’idéalisme moderne, dont nous assistons à la décomposition aujourd’hui.

Pour en revenir, à partir de là, au seul cas de l’islam, qui est au cœur de l’actualité, nous voyons dans quelle configuration complexe nous nous trouvons. L’Etat moderne en déliquescence est incapable de se le soumettre, et de lui-même il se pose comme un absolu. L’islam est tout ensemble, c’est connu, une croyance, une morale, un droit, une civilisation. Il ne peut pas y avoir deux civilisations dans un même territoire.

Le défi qui est devant nous, par conséquent, si l’on veut éviter d’en arriver un jour à un affrontement violent, est de parvenir à désarmer ce caractère absolu de l’islam, ou du moins à l’affaiblir suffisamment pour que l’intégration de musulmans dans notre pays soit possible sans être une menace sur le long terme.

            Envisagé du seul point de vue politique, cela entraîne deux actions d’ensemble.

Tout d’abord, sur un plan interne, il faut impérativement renforcer notre culture et pour cela revenir aux fondamentaux anthropologiques de notre civilisation. Ce qui dans un premier temps, du fait de la faiblesse actuelle de l’Eglise, signifie un retour vigoureux aux Anciens, dont Etienne Gilson disait très justement qu’ils avaient la science de l’homme, à défaut sans doute d’avoir celle de la nature. A travers eux, ce qu’il faut impérativement retrouver, c’est le sens de la loi naturelle que la culture moderne nous a fait perdre. C’est cette perte, accusée de nos jours de manière dramatique, qui fait le fond du désordre qui règne aujourd’hui dans nos sociétés occidentales, et donc le fond de leur faiblesse. Un tel revirement suppose notamment une refonte complète de l’école, refonte qui devient un enjeu de salut public pour le pays, et qui est donc une urgence absolue. Il suppose au-delà une révision drastique de l’ensemble de la culture.

Par ailleurs, il faut obtenir une réforme de l’islam. D’un point de vue général et extérieur à la communauté, le problème que pose l’islam est qu’il ne reconnaît pas, lui non plus, la loi naturelle, du fait sa théologie radicalement volontariste. En cela, non seulement il s’oppose à la culture occidentale classique, mais, au-delà, il ne répond pas adéquatement aux exigences de rationalité de la nature humaine. Là est la source de sa violence – et là est, par ailleurs, la raison de la non violence de la majorité des musulmans : c’est qu’en tant qu’hommes et femmes de bon sens, ils respectent spontanément cette loi naturelle, dont on trouve une expression, plus ou moins adéquate, dans toutes les cultures. Dans une problématique d’intégration, il faut donc s’efforcer de faire qu’il s’y soumette, par une réforme. Or, l’islam est international, et toute réforme interne efficace sur le long terme ne peut faire l’économie de cette dimension, même s’il faut commencer par s’adresser en priorité aux musulmans nationaux. Cette réforme, c’est bien entendu aux musulmans de la mener, mais ils ont suffisamment montré leur inertie pour qu’on ne puisse pas tabler sur une dynamique interne à leur communauté. Il faut donc l’obtenir politiquement, et précipiter sans doute une crise qui, de toute façon, couve au sein de cette religion entre extrémistes et modérés, entre ceux qui sont déjà occidentalisés et ceux qui rejettent viscéralement tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’occident.

Concrètement, et du point de vue politique, cela signifie, d’une part, imposer la reconnaissance officielle par les autorités religieuses de la liberté de conversion, et de l’abandon de la doctrine classique de la partition du monde en « monde de la paix » (i.e. : soumis à l’islam) et « monde de la guerre » (le reste du monde). Cela suppose d’autre part, à l’inverse de tout ce qui est fait actuellement, de favoriser par les publications et la publicité qui en est faite l’islamologie, et notamment les recherches scientifiques sur le Coran, qui permettent de réfuter la doctrine du Coran incréé, laquelle est la raison principale du refus de toute discussion libre. Amplifier ces recherches, persuader les musulmans de développer un regard critique sur leurs traditions peut conduire à rouvrir la fameuse interprétation de la doctrine (ijtihad).

Une telle politique pourrait être perçue comme attentatoire à l’islam. Elle ne serait en tout cas pas contraire au bien des musulmans, qui sont des hommes comme les autres et qui ont le devoir comme tout un chacun de chercher la vérité avec les moyens que Dieu nous a donnés, dont le premier est la raison. Où est en effet la liberté sans la raison ? Et pourquoi vivre en occident, si ce n’est pas pour vivre libres ?

Deux remarques pour terminer. De telles propositions n’ont rien d’inédit. Elles se font jour au sein même des pays d’islam. En témoigne, parmi d’autres choses, le discours aux imams fait tout récemment par le général Sissi en Egypte, discours qui appelle à une réforme interne de l’islam, et discours qu’il faudrait absolument encourager.

Par ailleurs, dans l’état actuel des choses, il est évident que l’on ne peut compter sur l’oligarchie politique en place en occident, perdue qu’elle dans sa fuite en avant pour conserver son pouvoir. Une telle politique suppose à l’évidence un changement institutionnel et un changement des personnes au pouvoir. En attendant, seule l’Eglise est en mesure d’initier un tel travail, car elle a les savants islamologues à même de le faire, et qui l’ont bien entendu commencé depuis longtemps, et elle a une connaissance de longue date de l’islam. Mais aucune publicité n’est aujourd’hui donnée à ces savants, ni dans la société, ni au sein même de l’Eglise. Il convient donc que celle-ci change sa pratique, développe au-delà de ces recherches, une catéchèse spécifiquement destinées aux musulmans, et reprenne en charge le rôle civilisateur qui a toujours été le sien, et particulièrement lorsque les institutions publiques faisaient défaut.

Guilhem Golfin,

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