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Pour un redressement économique

 

« Conséquence de notre enlisement en termes de croissance, la Grande-Bretagne voit donc son produit intérieur brut dépasser le nôtre: 2232 milliards contre 2134 milliards d’euros. (Source: Commission européenne) [1]». En dehors de notre éternel conflit avec la perfide Albion et ce nouveau Trafalgar subi dans le domaine économique, force est de constater que l’économie française ne se porte pas bien : un chômage endémique, une croissance faible, un dialogue social sclérosé et un manque de fluidité criant dans les interactions entre acteurs économiques (marché du travail).

L’Etat ne peut pas tout disait Lionel Jospin alors Premier ministre, François Mitterrand en 1993 déplorait qu’en matière de chômage on eût tout essayé. Une sorte de fatalisme malheureux s’est installé en terme de politique publique économique et ce pour une raison simple. L’Etat se culpabilise de ne pas faire ce qui n’est pas de son ressort. Et les Français grognent pour une politique économique défaillante alors que l’Etat ne fait pas l’économie française mais crée simplement des externalités positives qui vont permettre à l’économie d’être dans une dynamique de croissance. En termes d’externalités, l’Etat conserve une mission réelle. Là-dessus sa responsabilité est énorme et il y a en la matière encore beaucoup à faire.

  

Innover pour réindustrialiser

 En terme macroéconomique, il est évident que l’économie de service ressassée au début du siècle a laissé place à une cruelle désillusion. Le sommet européen du 23-24 mars 2000, dit de la stratégie de Lisbonne, faisait la promotion de l’économie de la connaissance, qui voyait une substitution de l’économie quaternaire (numérique et de service) à une économie industrielle. Le surinvestissement dans ce secteur a occasionné la bulle internet de 2001 et a laissé place à une économie atone entraînant une poursuite de la désindustrialisation qui a contribué à façonner la France périphérique dont parle Christophe Guilluy. En termes d’aménagement du territoire, le « désert français » s’est accentué. Incontestablement cette politique volontaire de désindustrialisation a été un échec et il convient d’opérer un redressement. Ce redressement a été initié avec la politique des pôles de compétitivité initiée par la circulaire du Premier ministre du 2 août 2005. A cette époque, la France a renoué avec la logique de regroupement (cluster dans le langage des économistes) qui permet la constitution d’une pépinière d’innovation à l’image du creuset où entrent en synergie tous les acteurs de l’innovation (entreprises, centre de technologie, universités). La démultiplication des pôles de compétitivité (71 aujourd’hui), la création de structures concurrentes (les pôles de compétences) ont rendu le paysage de l’innovation totalement illisible et les structures, en s’empilant, dissolvent et annulent leurs forces. Les pôles ainsi créés ne dégagent que des innovations mineures qui peinent à se traduire en débouchés industriels. Pourquoi cet échec ? Parce que les pôles de compétitivité ainsi conçus obéissent à une rationalisation des compétences par secteurs territoriaux : tel pôle a en charge le véhicule de demain sur un territoire X, un autre les technologies médicales sur un territoire Y. Bref une territorialisation des compétences qui n’obéit pas à la logique de la répartition des compétences. Pour respecter et mettre en relations ces compétences complémentaires mais souvent disparates, il faudrait créer des réseaux de compétitivités. A la logique de regroupement dont sont issus les pôles de compétitivité, nous proposons en effet de substituer une logique de réseaux de compétitivité. Ces réseaux de compétitivité vont de pair avec une dématérialisation avancée des communications et de l’économie : on peut très bien imaginer dans le domaine de l’aéronautique, une mise en réseau et un travail scientifique sur cette thématique de l’université de Bordeaux, avec des compétences industrielles à Toulouse et une commercialisation assurée à Lille.

Cette mise en réseau des compétences (recherche, industrie, commercialisation) doit rendre possible une politique de réindustrialisation : les réseaux prioritaires à constituer me paraissent être le domaine des technologies médicales (imagerie, chirurgie non invasive), des matériaux innovants, des mobilités du futur, de l’usine du futur, des communications et des réseaux numériques, etc. Ces points sont à définir dans le cadre de l’IEPM. Cette politique de réindustrialisation pourrait être pilotée par un ministère de la réindustrialisation et assurément le commissariat général à l’investissement qui pourrait coordonner l’action des différents acteurs de l’innovation (SATT, CRITT, universités, etc.).

La réindustrialisation est un point fondamental car c’est là que se crée la valeur – la présidence de G. Pompidou nous avait donné quelques longueurs d’avance sur l’Angleterre – mais il convient de ne pas occulter la diffusion de ces innovations dans le territoire. L’IEPM pourra réfléchir sur les canaux de diffusion de l’innovation qui peuvent être très divers ou peuvent être créés. 

 

Innover n’est pas un vain mot. Il est à bien des égards galvaudé par la rhétorique libérale mais nous devons nous le réapproprier au service de l’économie réelle, une économie qui crée de la valeur et du sens pour la société.

  

Lever les freins à la croissance

 Outre cette problématique macroéconomique de l’innovation, des freins subsistent à la croissance en France. Bien souvent, ils résultent d’un écosystème très contraignant que nous avons créé depuis 1945.

 

Fluidifier le marché du travail

 Disons-le sans détour : la difficulté du licenciement en l’état actuel des contrats de travail de droit commun désincite à l’embauche et maintien notre chômage à un niveau anormalement haut de 9,9% au troisième trimestre de 2014. La multiplication des ruptures conventionnelles en dehors de toute démarche contentieuse montre une inadaptation de notre droit du travail. La fluidification du marché du travail est plus que jamais nécessaire. Le recours à une chaîne de CDD pourrait être une solution : la prime de licenciement inversement proportionnelle au temps de conservation dans l’entreprise, la fluidité induite et la meilleure adaptation conséquente des ressources humaines au carnet de commande vont dans le sens d’une souplesse concertée et contractuelle entre l’employeur et l’employé. L’IEPM s’est déjà penché sur cette problématique dans l’excellent article « Pour une chaîne de CDD ».[2]

 

Changer les acteurs du dialogue social

 Le dialogue social est sclérosé et se heurte à une bipolarisation dépassée de la vie politique et économique. Les syndicats tels qu’ils sont conçus sont des moules à fabriquer du conservatisme. Impossible de conduire une réforme car la négociation avec le syndicat demande plus de stratégie et de savoir-faire que la réforme elle-même. Le changement économique qui est nécessaire demande clairement d’autres acteurs. Les réformes du dialogue social tentées en 2010[3] (en particulier les réformes sur la représentativité) ont fait bouger quelques lignes et certains syndicats se sont un peu démarxisés mais il convient d’aborder la vie sociale en dehors de cette bipolarisation stérile patron/ouvrier, droite/gauche, dominant/dominés. Cette culture syndicale provenant d’une sociologie de gauche stérilisante et fausse aujourd’hui doit être abandonnée au profit d’une culture moderne de la corporation. Il pourrait être intéressant de réfléchir à une adaptation contemporaine de la corporation et de l’instaurer comme force alternative aux syndicats.

 Le frein essentiel à la croissance reste, me semble-t-il, une défaillance organisationnelle du monde du travail.

 

Repenser l’organisation des entreprises

 Dans un monde en perpétuelle mutation, les organisations privées ou publiques d’ailleurs doivent faire face à une adaptation continue très anxiogène et perturbatrice. Dès qu’un ordre est instauré, l’environnement évolue et cet ordre nouveau est déjà obsolète. Cette défaillance dans les organisations engendre anxiété, mal-être physique et psychologique ; le phénomène récent du burn out chez les cadres atteste cette inadaptation de la gestion des ressources humaines à un monde du travail extrêmement mouvant. L’Etat ne doit pas laisser les entreprises seules devant ce phénomène complexe qui est profondément générateur de tensions intérieures et de tensions sociales. Il serait d’ailleurs intéressant d’avoir un indicateur sur l’impact en termes de croissance de la mauvaise gestion des ressources humaines ou de l’organisation sous-optimale du travail. L’Etat pourrait assurer une expertise de conseil et d’incitation (peut-être fiscale – ?) en termes d’organisation et de politique de ressources humaines[4]. Etre une sorte de consultant public qui ferait du ministère de l’économie un véritable adjuvant dans l’optimisation des ressources humaines et entrepreneuriales de ce pays. Une observation rapide de l’organigramme de Bercy montre que nous sommes encore dans l’illusion que l’Etat fait l’économie. Redisons-le, il doit se doter de toutes les armes pour être un facilitateur de réussites industrielles et être le meilleur partenaire de nos entreprises au niveau national et local.

  

Maîtriser la globalisation économique.

 Au-delà du niveau local, la globalisation que nous connaissons entraîne une restructuration des économies, ouvertes désormais, et conduit à une dissolution des identités, qu’elles soient économiques, nationales ou civilisationnelles. Pour maîtriser les forces centrifuges et dissolvantes, il convient de maîtriser la mondialisation et de refonder notre économie sur le protectionnisme éducateur que prônait Friedrich List en analysant de manière critique les ensembles économiques dans lesquels nous sommes intégrés. 

 

L’environnement européen : la zone euro est-elle optimale ?

 Il est évident que l’euro a eu un rôle protecteur face aux grandes crises monétaires internationales, on l’a vu en 2008 puis 2011, mais il est clair aussi que l’appartenance à la zone euro fige la position des économies européennes et empêche une compétitivité plus forte d’un pays sur l’autre. L’appartenance d’économies aux structures divergentes (France, Allemagne, Espagne par exemple) à une zone monétaire commune ne permet pas manifestement la constitution d’une zone monétaire optimale. Nous souhaiterions réaliser un audit sérieux sur la zone monétaire optimale de l’euro, sur l’hypothèse monétaire et économique d’une sortie de l’euro et éventuellement l’organisation d’un nouveau système monétaire européen calqué sur le modèle de l’écu avec des marges de fluctuations des monnaies nationales autour de + 15 /-15 % ce chiffre restant à évaluer. L’euro pourrait jouer au départ le rôle de la monnaie étalon. L’IEPM pourrait se pencher sur cette question. Retrouver une souveraineté monétaire est peut-être une solution à la fois à la crise économique et identitaire que traverse notre pays[5].

 

Une économie mondiale déterritorialisée et virtualisée.

 Au-delà de l’échelon européen, il s’agit bien d’un mouvement plus global dans notre économie de déterritorialisation des richesses et d’une virtualisation de la production.

La déterritorialisation d’abord. Le fatalisme dont nous parlions au début tient à bien des égards au fait que l’économie s’est globalisée, que les entreprises (GE) ont souvent un capital plus important que certains Etats et se sont internationalisées ignorant ainsi les frontières politiques, fiscales et sociales des Etats. Autrement dit, le chef de ces entreprises n’a que faire des circulaires ou décrets du ministre de l’économie de son pays d’origine. Cette déterritorialisation de la création de richesse oblige les stratégies nationales à évoluer et à peser autrement sur leur environnement. La taxe sur les transactions financières (TFF) déjà créée en mai 2014 a certes du mal à se mettre en place mais l’intérêt de cette mesure fiscale est de reterritorialiser la richesse créée en la faisant revenir sur les territoires nationaux. L’idée est simple : pourquoi écraser nos entreprises ancrées dans le territoire d’une fiscalité souvent confiscatoire alors que des entreprises mondialisées dégagent des bénéfices dont la taxation serait relativement indolore et neutre économiquement ? Les modalités de cette fiscalité internationale doivent être pensées sérieusement car l’impôt est étatique ou infra-étatique. Un impôt supra-étatique serait une réforme d’ampleur qu’il convient de préparer. Cela doit faire l’objet de travaux spécifiques dans le cadre de l’IEPM.

La virtualisation de l’économie ensuite. La crise de la bulle internet en 2001, la crise des subprimes en 2007 proviennent d’un écart croissant entre la perception de la valeur d’un bien et la valeur réelle du bien évalué. Les phénomènes psychologiques d’anticipation, l’attrait spéculatif, les effets d’entraînement vont vers une accentuation dans le temps de ce décalage et vers une virtualisation progressive de la richesse perçue. Lorsque la lumière revient sur la valeur réelle du bien, le phénomène inverse se crée : fuite, hystérie collective, et dépréciation brutale et excessive du bien considéré. Ces phénomènes oscillatoires et spéculatifs, vecteurs de crise et de dépressions économiques et psychologiques, montrent une virtualisation de l’économie où la chose et sa valeur sont déconnectées.

Cette virtualisation de l’économie est d’ailleurs observable dans l’évolution récente des prix des biens de consommation sur le marché. Un article du Figaro souligne le 6 janvier que les Français ont une perception de moins en moins nette des prix. Cette perception est révélatrice de la crise de la notion de prix. La multiplication des périodes de soldes, le phénomène des low-cost ont entraîné une extrême élasticité des prix si bien qu’en un instant identique le prix d’une chose peut-être dans un rapport de 1 à 3. Ce relativisme des prix provient d’une économie que l’on pourrait qualifier de « nominaliste ». Le prix d’un objet n’est plus tant le produit de sa valeur, n’est plus tant la manifestation d’un rapport entre l’offre et la demande qu’un marquage aléatoire dû à une perception éphémère du produit dont la valeur n’est plus intrinsèque mais totalement externalisée. D’où l’importance capitale du conditionnement, de la publicité, de l’assurance du produit qui sont autant de marqueurs externes et exclusifs de sa valeur. D’où aussi et c’est plus grave une « ère du soupçon » sur la valeur des choses qui s’observe dans les comportements attentistes des consommateurs, décontenancés devant ces prix aléatoires qui ne sont plus des signes ou des indicateurs fiables.

 

A cette économie globalisée, virtualisée, soumise à l’aléatoire, nous proposons un protectionnisme éducateur contemporain. La réindustrialisation dont nous parlions plus-haut ne demanderait-elle pas en effet un temps de protection où la concurrence extérieure serait contrôlée par une fermeture raisonnée des frontières, le temps de consolider l’économie nationale, de reconnecter les choses à une valeur intrinsèque, de revenir à une économie réaliste ? Une étude de faisabilité de ce protectionnisme éducateur (temporaire, redisons-le) pourrait être étudié dans le cadre de la Commission économie de l’IEPM qui en définirait la pertinence, le contenu et l’inscrirait dans un calendrier.

 Au-delà de ces questions dont chacune sera étudiée dans le cadre des commissions de l’IEPM, il s’agirait de lancer une réflexion plus ample sur les principes de l’économie dégagés des présupposés économiques libéraux que nous connaissons aujourd’hui. Une réflexion en ce sens a été amorcée par Guilhem GOLFIN et, seule une réflexion philosophique sur l’économie pourra opérer le redressement évoquée plus haut et qui, plus que jamais, est nécessaire.

 

 

 

Frédéric LOZERE

 



[1]Le Figaro, 8 janvier 2015

[2]« Pour une chaîne de CDD », pp.2-3. Une excellente proposition qui respecte la vie économique de l’entreprise et qui n’installe pas l’employé dans une précarité démobilisatrice pour son travail. Les bilans professionnels annuels ont un enjeu précis et cette chaîne de CDD est un excellent outil de management.

[3]Loi n° 2010-751 du 5 juillet 2010 relative à la rénovation du dialogue social.

[4]Il doit balayer devant sa porte et le faire dans sa fonction publique. Une réforme de l’Etat passera par cela. Nous y reviendrons ultérieurement.

[5] Les évènements du 25 janvier 2015 en Grèce avec l’élection de Syriza vont dans ce sens. L’accession au pouvoir d’un parti d’extrême gauche n’a rien de réjouissant. Par contre, on observe une pression démocratique sur la politique européenne qui est un signe du réveil des nations. Il serait bon d’éviter que ce réveil se traduise par un anti-capitalisme aveugle aux réalités budgétaires et aux nécessités économiques du pays, ce qui brimerait l’esprit d’entreprise et impacterait négativement la performance économique du pays.  

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