Accueil » Enseignement social chrétien » Politique et Miséricorde : L’esprit du renouveau Français

Politique et Miséricorde : L’esprit du renouveau Français

L’année jubilaire de la miséricorde célébrée par l’Eglise romaine est l’occasion de s’interroger sur la présence de la miséricorde dans la politique française, alors qu’une vision du pouvoir fondée sur une inéluctable violence s’est développée dans notre pays de façon insidieuse au point de paraître aujourd’hui irréversible.

Pour l’Institut Ethique et Politique Montalembert, le changement politique souhaité par notre pays ne peut venir que d’une prise de conscience du rôle prépondérant de la miséricorde pour relever les défis les plus difficiles de notre époque. Il ne s’agit rien moins que renouveler la capacité de notre République à créer une véritable solidarité.

 

  1. La miséricorde, fondement de la vocation personnelle de l’homme dans la société

Saint Thomas d’Aquin définit la miséricorde comme « la compassion éprouvée en son cœur pour la misère d’autrui, misère que nous devons soulager si nous le pouvons[1] ». Cette définition nous semble rendre évident le lien entre responsabilité politique et miséricorde. Il reste à expliciter comment la politique pourrait aujourd’hui davantage « soulager la misère ».

La miséricorde est souvent présentée à tort comme une forme de dénigrement de soi ou de l’autre totalement contraire à l’idéal d’une humanité dynamique, capable de surmonter les épreuves de la vie par ses propres forces. Elle suppose en effet d’accepter l’idée que la misère existe, voire qu’elle est peut-être ce qui est le mieux partagé dans l’humanité.

Mais il faut surtout répondre à la critique selon laquelle la miséricorde ne ferait que créer, de façon hypocrite, un rapport de force entre celui qui l’éprouve et celui qui en est l’objet[2]. La réponse est simple mais difficile : la miséricorde ne rend capable d’accueillir la faiblesse de l’autre sans « en profiter » que si elle s’appuie sur la conscience de sa propre faiblesse.

L’aide apportée en éprouvant sa propre faiblesse ouvre des possibilités absolument inouïes : en sortant de la relation de domination elle donne l’espoir de venir à bout de la tâche apparemment la plus hors de portée : tout homme qui a expérimenté sa propre faiblesse sait que même le plus petit geste est de la plus grande importance.

La miséricorde n’est pas une troisième voie, ni un juste milieu entre solidarité et individualisme. Elle fonde une vision totalement différente de la société selon laquelle la réalisation de soi se fait dans l’aide effective et désintéressée apportée à l’autre et reçue de lui.

Cette vision de la société suppose de comprendre que le bien que chacun peut faire pour contribuer à construire la société n’est pas le résultat de la nature – le talent – ni de la volonté personnelles, mais des rencontres et du choix de nouer dans ces occasions une relation de miséricorde et non de domination. Sans ce choix les meilleures volontés et les talents ne peuvent construire une société solide et solidaire.

Une telle approche n’a rien d’évident, ni pour un athée ni pour un croyant : la vision de la société fondée sur la miséricorde paraîtra à ceux qui ont une inclination révolutionnaire comme une contrainte inacceptable (soumettre sa volonté à la réalité de ce que je peux faire pour l’autre et non pour soi), et aux plus humbles des croyants comme une compromission avec le monde, du fait de l’accent mis sur les rencontres et la relation à l’autre.

Pourtant la miséricorde nous met en situation de vérité : le malheur arrive lorsque nous renonçons à construire nos relations dans le temps, et le bonheur se réalise dans la participation à la construction d’une société juste. La miséricorde nous sort du fatalisme de la tragédie grecque repris par la pensée moderne, où la logique des passions individuelles conduit inéluctablement à la destruction des autres et de soi.

 

  1. La miséricorde, ordre au cœur des passions

La miséricorde n’est cependant qu’un commencement. Un écueil, dans le travail de miséricorde, est de croire que voir sa faiblesse permet de la surmonter. Ce qui est surmonté par cet exercice de lucidité sur soi-même n’est pas notre faiblesse, c’est notre peur de cette faiblesse. Surmonter cette peur rend disponible à l’action pour la société.

Les philosophes classiques européens (« modernes ») ont identifié les différentes formes de relations humaines « naturelles » qui ont structuré l’histoire de la cité : rapport de force, de violence ou de compétition, ou au contraire relation d’échange, de confiance voire de compassion.

Sur la base de ces relations dévoilées, des mécanismes politiques ont été inventés, d’une certaine efficacité pour utiliser ces passions au service de la collectivité. Le modèle universel et pratique ainsi élaboré se diffuse dans le monde par exemple à travers les standards de bonne gouvernance portés par l’organisation des Nations Unies dans le cadre des objectifs du Millénaire et désormais des objectifs de développement durable.

Les difficultés de notre temps posent cependant une question à laquelle la science politique n’a pas de réponse : si la science conçoit des outils, des méthodes efficaces pour utiliser les passions, que faire lorsque les passions censées favoriser le développement personnel alimentent une profonde division de la société, malgré les réussites économiques et les mécanismes de solidarité ?

Comme la réalité finit toujours par nous montrer nos limites, la croyance naïve que les passions suffiraient à notre salut se trouve désarmée devant leurs échecs. La miséricorde donne la force d’affronter ces échecs et de croire qu’ils ne démontrent nullement l’incapacité de l’homme à agir pour le bien de la société.

Il ne faut pas craindre la faiblesse de nos démocraties : s’étant coupées volontairement de l’ordre fondé sur l’autorité des institutions, dont l’avantage est de créer une communauté, elles sont désarmées lorsqu’il faut aborder la critique des passions, qui est l’apanage de l’autorité.

L’exercice personnel de la miséricorde[3] est une réponse à cette situation car elle établit une autorité sur soi. La miséricorde manifeste le pouvoir de l’âme qui n’est pas une négation des passions mais leur maîtrise pour le bien de la personne et de la société à laquelle elle participe. Ce bien passe par l’utilisation des passions non seulement pour soi mais aussi pour l’autre : c’est ainsi que les passions prennent tout leur sens.

Au-delà de cette dimension personnelle de l’autorité que donne la miséricorde, la miséricorde peut rétablir la solidarité dans l’organisation même de la cité, et ainsi fonder la légitimité et l’autorité de nos sociétés démocratiques.

 

  1. L’enjeu politique d’aujourd’hui : revenir à une solidarité fondée sur la miséricorde

Même si nos passions étaient parfaitement maîtrisées sans l’aide de la miséricorde, la question de la solidarité resterait posée. En témoigne la condamnation par l’opinion allemande de l’attitude de la chancelière Angela Merkel devant la crise des migrants : aux dernières élections locales allemandes, le parti créé récemment pour demander la fermeture des frontières a obtenu plus de 15 % des voix alors même que l’économie allemande a des besoins de main d’œuvre importants et a la capacité d’intégrer de nouveaux immigrés.

Le symbole voulu par la chancelière était magnifique : l’Allemagne, ayant par ses efforts et sa rigueur des emplois à proposer, se montrait capable de répondre avec efficacité au défi des migrations venues du Moyen Orient. Le moment semblait venu de se libérer définitivement du souvenir du nazisme.

L’échec de cette tentative nous semble démontrer que la miséricorde vaut pour les nations comme pour les personnes : sans la miséricorde, la cité la plus évoluée peut se fermer à la générosité. Cela s’explique facilement : une société qui se porte bien est le résultat de nombreux efforts individuels qui sans miséricorde tendent à opposer récompense de la performance et solidarité.

La France connaît la même situation de façon inversée : en pleine crise économique et morale, la réforme du code du travail indispensable pour faciliter l’embauche dans les petites entreprises dont la quasi-totalité n’a qu’un ou pas de salarié est bloquée par les organisations syndicales nationales et les salariés des grandes entreprises publiques, suffisamment influents pour mobiliser une partie de l’opinion. L’effort demandé à tous est refusé par les plus protégés alors qu’il bénéficiera aux moins protégés, jeunes et salariés peu qualifiés qu’il est trop risqué d’embaucher et souvent trop long de former pour les patrons de petites entreprises n’ayant pas le droit de leur côté en cas de mésentente.

La miséricorde permet à une nation de s’unir lorsque des décisions difficiles doivent être prises. Ainsi, en matière d’immigration, il est bien sûr nécessaire de limiter aujourd’hui l’afflux migratoire vers la France, même si son intensité reflète le désespoir de longues années de crise dans les pays orientaux. Il faut cependant, dans le même temps résoudre le problème d’intégration des populations immigrées particulièrement nombreuses en France. La force nécessaire pour affronter ce double défi ne pourra se puiser que dans l’affirmation de notre identité et l’action pour aider les personnes qui souhaitent le relever.

Nous n’avons pas cette fois ci le temps du recueillement. Il nous faut très rapidement corriger nos faiblesses, qu’elles soient héritées du passé ou de nos choix récents. La miséricorde est nécessaire pour faire la vérité sur la situation de notre pays sans l’embraser.

 

  1. L’enjeu de la miséricorde dans la France d’aujourd’hui : sortir de la solidarité mécanique pour remettre la liberté au service du bien commun

Les difficultés de notre pays ne doivent plus être cachées : l’école publique ne parvient plus à réaliser ni l’excellence ni l’assimilation autant qu’elle le faisait jusqu’aux Trente Glorieuses ; la protection sociale après s’être démesurément étendue se réduit pour tout le monde, et d’abord les plus pauvres, tout en créant des déficits inouïs ; la construction de logements est limitée par les règlementations qui empêchent nos centres villes de changer.

Dans la miséricorde, nous serons capables d’affronter cette réalité particulièrement difficile dont nous sommes responsables. La crise des migrants nous révèle notre attachement à une forme de solidarité juridique, impersonnelle, distributive, incarnée par les grands monopoles publics de l’éducation, de la sécurité sociale et du droit de la construction. Ces monopoles ne peuvent en rien se substituer à la solidarité personnelle, qu’ils peuvent même décourager[4].

Si beaucoup d’hommes politiques et intellectuels français s’enthousiasment pour les dynamiques et les projets présents sur le terrain, bien peu osent expliquer les obstacles à leur développement par les règlementations nationales qui soumettent au monopole de l’Etat ces activités les plus essentielles à notre société.

La vieille idéologie libérale n’est d’aucun secours face à cette emprise : elle conforte dans l’opinion le sentiment que la liberté se gagne contre la solidarité, comme le montrent les querelles sur la réforme du droit du travail. De fait, la libéralisation de l’économie a des effets très négatifs si les personnes qui la mettent en œuvre ne sont pas guidées par la miséricorde : créer davantage de richesse (de compétitivité) est inutile si cela se fait sans renforcer la solidarité.

La liberté orientée vers le bien commun, qui a fait la gloire de l’Europe, ne se décrète pas, et elle ne se construit pas dans l’économie, puisque l’économie fait par nature primer la réussite sur la solidarité. Au contraire, l’essor économique et social de l’Europe fut le résultat de la liberté d’initiative dans l’éducation, dans la construction, dans la mise en place des assurances.

Ce n’est qu’ensuite, au fil des promesses séduisantes et irréalistes, que les monopoles se sont progressivement imposés. La mondialisation et la crise des migrants nous montrent aujourd’hui, et c’est notre chance, que les mécanismes de solidarité étatiques, aussi inventifs soient-ils, ne sont jamais suffisamment efficaces… puisqu’ils sont conditionnés par le bon fonctionnement de l’économie qui les finance !

Conclusion

Il nous faut bel et bien sortir de la spirale orgueilleuse où nous pensions avoir trouvé un remède purement technique aux enjeux de solidarité : la solidarité mécanique fondée sur les monopoles publics est une impasse où nous sommes bel et bien bloqués aujourd’hui, comme les autres pays européens mais peut-être plus encore du fait de l’ampleur sans équivalent des monopoles publics français.

Il appartient peut-être à la France d’ouvrir la voie d’une réforme du « modèle social » européen en créant les conditions permettant à la liberté scolaire, la liberté d’assurance sociale, la liberté de construire de se réaliser davantage. Il y aura nécessairement des échecs parmi ces initiatives comme il y en a eu ailleurs : cela ne doit pas servir d’alibi à l’immobilisme, qui nous condamnerait.

Les autres continents ont fait ce pari et leur courage est payant. Il nous faut avoir confiance dans la capacité des peuples européens à mettre à profit ce mouvement pour rendre à notre civilisation son rayonnement. Nous pouvons aussi avoir la fierté de croire que, en se fondant dans la miséricorde, la société européenne saura mieux que les autres réaliser ces libertés essentielles, et développer autant que possible l’économie et la solidarité.

La France n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle relève les défis : nous pouvons montrer au monde que l’opposition partout perçue entre économie et solidarité peut être surmontée lorsque la miséricorde guide les choix personnels et collectifs.

Cela commence par un profond travail sur notre identité : que ce changement soit possible mais difficile résulte de notre histoire. Un regard miséricordieux sur l’histoire de France nous permettra de voir ce qu’il reste aujourd’hui de l’absolutisme des Lumières françaises dans nos institutions et dans notre conception de la société. Cet absolutisme a voulu que la société s’unisse en se dressant contre son passé, contre ses racines chrétiennes, pour se placer entre les mains d’un Etat monopolisant les fondements de la société, l’éducation, la protection sociale, et le droit de la construction.

Il nous faut convaincre que ces domaines ne sont pas des monopoles naturels, parce qu’ils sont au contraire le lieu où se construit le sens de l’initiative et de la responsabilité personnelles. La nation française s’y est si bien illustrée qu’elle a tout pour y réussir à nouveau : le moment est venu de lui rendre la liberté d’y dévouer ses forces.

Tristan Diefenbacher

[1] Somme Théologique I, q. 21 a3.

[2] Le rapport de force est présent dans le socialisme, qui veut répartir la richesse par la force, et dans le libéralisme, selon lequel la force n’est que dans l’affirmation de soi et pas dans le service de l’autre, et encore moins dans l’aveu de sa faiblesse. Dans ces visions du monde la justice n’est finalement pas de ce monde car toute avancée est au prix d’une violence et d’une perte. Les conquêtes de la justice s’y font au détriment de l’innocence. La Chute d’Albert Camus décrit parfaitement le sentiment de vacuité auquel conduit une existence ne laissant aucune place à l’aide de l’autre.

[3] La miséricorde caractérise particulièrement le Dieu des Juifs. Dans l’Exode, après avoir donné les nouvelles tables de la Loi et avant de renouveler l’Alliance, Dieu passe devant Moïse et proclame : « Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité, qui garde sa fidélité jusqu’à la millième génération, supporte faute, transgression et péché, mais ne laisse rien passer, car il punit la faute des pères sur les fils… » Moïse lui répond : « daigne marcher au milieu de nous. Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés. » (34, 6-8) Plus tard, Moïse rappellera à Dieu ces paroles, lui demandant de pardonner la faute de ceux qui, découragés, veulent revenir en Egypte, ce qu’il fera mais en refusant aux rebelles l’accès à la terre promise (Nombres, 14, 17-19). La miséricorde chrétienne n’est rien d’autre que la manifestation de cette miséricorde divine dans l’action humaine.

[4] Comme le rappelle le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation : la parabole de l’enfant prodigue « met ceux qui l’écoutent devant la responsabilité de leurs propres choix : établir des relations sous le signe du droit et de la justice distributive ou bien entreprendre le sentier sinueux de la grâce et de la miséricorde ». In Magnificat, mars 2016, méditation de l’évangile du 4e dimanche de Carême.

Check Also

A la recherche d’un nouveau souffle ! Intervention d’Olivier ROY**

Dans la première décennie des années 2000, les politiciens catholiques français ont abandonné une vision …