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Logique systémique

Quoi qu’il faille penser de l’affaire grecque de ces dernières semaines, qui est encore loin d’être achevée d’ailleurs, elle offre au moins un enseignement clair, qu’il est sans doute profitable pour chacun de méditer : le système politico-médiatico-financier actuel est prêt à tout pour se préserver.

Cela a été souligné par bien des commentateurs, tous les acteurs de ce drame sont en quelque manière fautifs, et seule la justice n’y trouve d’aucune manière son compte. Mais l’essentiel demeure que la logique des dirigeants de la zone euro, Alexis Tsipras compris, et jusqu’au peuple grec lui-même, a été manifestement de ne pas remettre en question le fonctionnement de la monnaie unique, ni l’adhésion à cette monnaie, et ce que cette adhésion signifie en terme de modèle économique et social. D’une part, en effet, la volonté des Grecs n’allait au fond pas plus loin que de desserrer un étau qu’ils avaient eux-mêmes dans une large mesure contribué à créer. Elle n’était pas de tourner le dos à un système qui leur avait pendant des années si bien profité. On ne saurait leur en faire reproche : pas plus que les autres peuples européens ils ne sont prêts à une aventure qui supposerait tant de remises en question. D’autre part, le risque que néanmoins les choses dérapent, et viennent mettre de beaux grains de sable dans la machine, ce risque a été promptement jugulé par les responsables de l’Eurogroupe (“aidés“ de manière active par les Etats-Unis à ce qu’il apparaît), non par charité envers le peuple grec, mais par peur de la moindre contagion, et de la mise en question du système. Pour finir, entendant protester contre l’humiliation d’une mise sous tutelle en refusant le diktat des financiers, les Grecs la connaissent aujourd’hui, et d’autant plus forte qu’elle s’accompagne du ridicule d’avoir été bernés par un démagogue qui n’est qu’un bravache. C’est là, de ce point de vue, un beau cas d’école, qu’il convient de garder en mémoire. Mais, par ailleurs, les décisions prises ne résolvent rien sur le long terme, et loin de saisir l’occasion de cette crise à répétition, les responsables européens poursuivent dans le déni et la fuite en avant, sans jamais le moindre soupçon d’une remise en question.

Il n’empêche : la crise grecque laissera des traces. Elle met encore plus à jour cette logique où l’économie, loin d’être au service des peuples, les soumet à son ordre et les met à son service.

 

D’une manière toute différente, l’autre grande affaire du moment, appelée elle aussi à s’inscrire dans la durée, le terrorisme islamique, révèle cette même logique systémique de préservation de ce que l’on n’ose même pas appeler l’ordre en place. Attentats réussis ou déjoués à temps en France, assassinats de Marines aux Etats-Unis, attentats à répétition dans les pays arabes, ou encore en Afrique, et aujourd’hui même en Turquie : tout montre que nous avons affaire à une forme nouvelle de guérilla dont la difficulté, au moins concernant les pays occidentaux, est qu’elle est le fait d’agents déjà présents sur le territoire. La théorie de la cinquième colonne, si l’on peut ainsi s’exprimer, chère à Aymeric Chauprade, gagne en crédibilité chaque jour. Face à cela, les Etats occidentaux, tout en déployant, il ne faut pas en douter, les efforts possibles dans le cadre actuel pour lutter de manière efficace contre la menace, n’en continuent pas moins à développer une communication fondée sur l’euphémisation systématique des faits et surtout des qualités et des motivations de leurs responsables. On continue à parler de “déséquilibrés“, maintenant de dépressifs, ou encore de jeunes hypnotisés par Daech. Mais jamais comme tel ni de pieux musulmans, ni de stratégie réfléchie d’intimidation et de déstabilisation, et ce alors même que cette stratégie a été énoncée en toutes lettres par Al Baghdadi et ses disciples, au nom de l’Islam conquérant. En clair, on refuse de poser le problème en termes politiques, voire géopolitiques, en le rabattant sur la seule dimension de la sécurité publique. C’est une affaire de police, non une affaire militaire. Et ce alors même que, manifestement, les sites et les personnels militaires sont de plus en plus visés.

C’est qu’il y a beaucoup à perdre pour le système en place. Reconnaître aux actes terroristes une portée politique, ce serait tout à la fois avouer une certaine faille dans la politique de défense du territoire ; admettre que le conflit né au Moyen Orient se déroule aussi chez nous et que par conséquent, pour n’être pas dans un état de guerre au sens classique du terme, nous ne sommes plus non plus dans un état de paix et que peut-être cela a des conséquences ; concéder enfin que l’implantation de l’Islam sur le territoire national est éminemment problématique, puisque l’allégeance des fidèles à l’Oumma risque toujours de l’emporter sur la fidélité aux institutions du pays. Ce que le terrorisme révèle dans toute sa violence est en fait un problème qui le dépasse et qui est bien plus profond : celui de l’unité du pays, dont la perte signifie inéluctablement la venue de la violence, et dévoile l’imposture du pluralisme politique.

Et en effet, ce que le système risque par-dessus tout en adoptant un langage de vérité, c’est d’avouer qu’il existe une contestation possible de son “modèle“. Sa chance, en l’occurrence, est que la stratégie provocatrice de Daech est outrancière, et proprement caricaturale. Peut-être est-ce la seule voie possible pour exister, car il faut bien pour cela conquérir sa place dans la sphère médiatique, et des modérés n’y ont pas la moindre chance. Mais la barbarie est le gage assuré d’une non viabilité sur le long terme. Il reste que la motivation des occidentaux qui s’engagent auprès des islamistes est éloquente, au vu des quelques témoignages : elle est toute dans le rejet du matérialisme occidental.

Mais cela, c’est le tabou suprême : les mœurs occidentales ne rendent pas heureux. Autrement dit, le pays de la consommation est impuissant à assurer une belle vie, une vie digne d’être vécue, au terme de laquelle on puisse se dire et dire à ses enfants : j’ai vécu, j’ai été un homme, j’ai fait quelque chose. « Rien pour quoi se battre ou mourir » chantait bien John Lennon, dévoilant ingénument l’abjection de notre condition d’ “hommes modernes“.

Cela, le système politico-économique dominant ne peut pas l’avouer, sous peine d’avouer que le roi est nu, et que sa prestance n’est qu’une illusion due à sa seule force, alors même qu’il ne cesse de brandir son miroir aux alouettes du plaisir et du bonheur. Comme toute tyrannie, il lui faut au contraire s’efforcer de le masquer, et le mensonge est son destin. Tous ses efforts ne peuvent donc viser qu’à se travestir, et à persévérer dans l’être sans se remettre jamais en question. Car sa seule autorité repose sur le fait qu’il est, et tout doute sur son bien-fondé, toute simple possibilité d’une alternative signe son arrêt de mort. Il est parfait, ou il n’est pas. Telle est sa logique profonde, qui est la logique de tout système auto-référencé, qui ne trouve sa propre fin qu’en lui–même. Quand le serviteur est là pour s’effacer, voire pour se sacrifier au besoin, l’imposteur qui joue au maître est là pour tout ramener à lui. L’Evangile du jeudi saint ne nous apprend-il pas que la véritable maîtrise se déploie dans le service ?

 

Telle est la vérité de la société dans laquelle nous vivons, entraînée dans une logique de statu quo qui la contraint à renforcer toujours davantage le contrôle social, que ce soit sur le plan économique comme sur le plan langagier et donc idéologique, au fur et à mesure que le réel s’évertue à lui échapper. Face à cela, les hommes et les femmes qui entendent échapper au mensonge doivent encore trouver la parade efficace.

 

Guilhem Golfin

 

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