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LES CHRETIENS DU MOYEN ORIENT DANS LA CRISE SYRIENNE

L’événement majeur de ces dernières années concernant les rives sud et Est de la Méditerranée a été le printemps arabe. Faut-il dire le ou les printemps arabes ? L’hésitation sur le singulier ou le pluriel monte la complexité des événements. On ne peut guère comparer la Tunisie ou même la Lybie à l’Egypte, au Yémen ou à la Syrie pour beaucoup des raisons. Cependant il existe, dans ces mouvements populaires qui ont commencé en janvier 2011, quelques points communs. Ainsi, la Tunisie, la Lybie et l’Egypte étaient, chacune, soumises à la dictature d’un seul homme. Un homme seul, même s’il avait jadis été propulsé au pouvoir par l’Armée ou un mouvement de foule, face à une population frustrée de bien des manières mais la plus évidente est celle-ci : la confiscation de la richesse nationale au profit de la clientèle du régime. L’autre point commun est le suivant : aucun mouvement politique ou contestataire, quelle que soit sa spontanéité, ne peut durer à moins d’être récupéré par un parti qui a eu le courage de s’opposer à la dictature en dépit de l’interdiction d’exister. Un tel parti plus ou moins clandestin a forcément des positions radicales, probablement inspirées par des sectes fondamentalistes de l’islam politique. De toute façon, le  financement est assuré par une des monarchies du Golfe, Arabie ou Qatar. Faire semblant d’ignorer ce financement des Frères musulmans, comme le font naïvement journalistes et politiques, c’est aller à l’encontre des intérêts de ces populations et même des intérêts occidentaux. Enfin, dernier point commun entre ces pays, sauf peut-être la Syrie, c’est précisément le mode d’action des Frères musulmans : ils font mine dans un premier temps de ne pas chercher à prendre le pouvoir mais ils maillent la population de bien des manières et surtout par leur action sociale ; de la sorte, ils travaillent une population faible qui votera pour eux le moment venu. On ne peut pas dire que cette politique ait partout et toujours réussi.

La problématique est toute différente en Syrie. Le pays est officiellement laïc, tout comme l’était l’Irak, c’était un acquis du Baasisme, mais le président doit être musulman… Sans un peu d’histoire, on ne comprend pas la situation actuelle. Le pouvoir est détenu par les Alaouites, du nom d’Ali, le gendre du Prophète. Ils sont issus aux frontières de l’empire arabe et de l’empire byzantin d’une lointaine scission du chiisme qui se produisit au Xème siècle. Ils sont considérés par les sunnites comme les pires des apostats. Pourchassés et persécutés, les Alaouites se sont réfugiés dans les montagnes côtières entre Liban et Turquie ; leur religion n’est pas ésotérique, cependant ils cultivent un certain secret sur leurs pratiques, un peu comme les Druzes. Pendant la période du Mandat, la France eut à gérer un pays jusque là gouverné par les Ottomans qui s’appuyaient traditionnellement sur les sunnites. Elle protégea les Alaouites et, morcelant la Syrie, fit de la zone qu’ils habitent, une région (et en projet une république) alaouite. Lors de l’indépendance en 1943, les syriens sunnites, plus élevés socialement, dédaignèrent le métier des armes qu’ils laissèrent aux minorités : chrétiens, ismaéliens, druzes, chiites et surtout alaouites. Dans les années 70, Hafez el Hassad, Alaouite, déjà membre de l’instance dirigeante du parti Baas, devenu chef de l’armée de l’air puis ministre de la défense, s’empara du pouvoir. Cette prise de pouvoir était pour la minorité alaouite une belle revanche sur les sunnites qui la persécutèrent au temps de l’Empire. (Il faut savoir que, pratiquement l’administration était tenue par des Turcs ou par des arabes, de toute façon d’obédience sunnite à quelques exceptions près). Le nouveau régime favorisa non seulement la communauté alaouite, et pas uniquement la famille du dictateur, mais aussi pratiquement toutes les autres minorités et, parmi elles, surtout des chrétiens et des druzes. Cette sociologie des minorités a un impact sur le pouvoir. Le régime d’Hafez, puis de son fils  Bachar el Hassad, ne se réduit pas à la personne du dictateur. Trop des gens ont intérêt à le faire perdurer malgré ses immenses défauts. Et ils se battront jusqu’au bout parce qu’il y va, non seulement de l’avenir de la minorité alaouite, mais aussi du leur, appartenant eux aussi à des minorités. Les libertés publiques sont singulièrement malmenées en Syrie, mais aucune minorité n’est percutée comme telle, sauf les kurdes et autres araméens. Voilà pourquoi également, en face des combattants contre le régime appartenant à des sectes dures du sunnisme dont l’ensemble n’est d’ailleurs pas très homogène, on trouve toutes sortes groupuscules de combattants – on en dénombre plus de mille – en lutte pour se protéger des djihadites ; groupuscules parmi lesquels il y a de réels bandits. L’information sur ce qui se passe réellement en Syrie n’est pas facile à trouver. L’Observatoire syrien des droits de l’Homme, qui n’a rien à voir avec la Ligue Internationale des Droits de l’Homme, a la faveur des Occidentaux. Ils ne savent pas ou feignent de ne pas savoir qu’il est une création des Frères musulmans, jusqu’ici financé par des fonds saoudiens. Depuis peu, ses ressources viennent du Qatar. Le fait que cet Observatoire est logé à Londres lui donne une aura de respectabilité. Il n’est pas défendu de recouper les informations qu’il fournit, leur objectivité étant suspecte. Une même analyse critique devrait être faite à propos du Conseil national syrien.

Mais passons à un niveau plus géopolitique : nous assistons en Syrie à une lutte à mort entre chiites, dont les alaouites constituent politiquement une branche, soutenus par l’Iran, et les sunnites qui le sont par l’Arabie et le Qatar. Les Américains se rangent jusqu’à présent du coté des sunnites sans entrer dans les distinctions, sans doute orientés par les Israéliens, pour mieux atteindre l’Iran. La Turquie, opposée à l’Arabie et au Qatar, voudrait promouvoir une autre version du sunnisme, plus modérée, et aurait besoin de l’appui des Egyptiens, seule grande nation arabe, appui qui lui fait actuellement défaut. Enfin, le gaz est l’énergie de l’avenir. Or il s’en trouve pas mal en Syrie alors que le projet américain d’approvisionnement en gaz, dénommé Nabucco, a du mal à voir le jour tandis que ceux des Russes marchent bien. Voilà pourquoi on prend le risque d’une conflagration générale et qu’on ne consulte surtout pas le Conseil de sécurité. Le G 20 qui vient de se tenir à Saint Petersbourg confirme le propos.

Dans ces conditions, il est clair que le sort des chrétiens est lié à celui des Alaouites. Les chrétiens sont traditionnellement proches des chiites et de leurs dissidents parce que, ensemble, eux-aussi étaient ou sont persécutés. Les whaabbites et autres salafis, tenant le Krak des Chevaliers, se livrent actuellement à des massacres de chrétiens dans la vallée des chrétiens, pas loin de Homs et tout récemment dans le refuge de Maaloula. Si les frappes projetées contre les positions tenues par Bachar El Assad avaient eu lieu, elles auraient été pareillement dévastatrices pour les chrétiens qui auraient perdu leur appui. Il aurait été très probable que la Syrie aurait basculé dans le camp des extrémistes sunnites malgré sa tradition modérée. De toute façon, comme le disait un officier libanais de ma connaissance, la Syrie est embarquée pour une guerre de cent ans. Avec le changement de position des Etats-unis, c’est plus clair, c’est bien de la reconfiguration de la région, ci devant aménagée par les Etats-Majors Alliés au lendemain de la 1ère Guerre mondiale, qu’il s’agit.

L’assemblée synodale qui s’était tenue avec les Eglises du Moyen Orient en octobre 2010 avait quelque chose de prophétique puisqu’elle siégea moins de deux mois avant les événements de Tunis et du Caire : elle a ouvert un avenir qui contredit absolument la poussée fondamentaliste musulmane. L’aspiration profonde des peuples du Moyen-Orient est de vivre dans la paix par eux-mêmes, pour eux-mêmes, de sortir de l’humiliation des siècles de soumission aux puissances étrangères, jadis le pouvoir ottoman, puis les nations qui l’ont combattu pour servir leurs propres intérêts. Pour cela, le synode a posé quelques exigences clairement énoncées. Point de démocratie sans liberté religieuse, et pas simplement liberté de culte qu’admet la charia : c’est le b,a ba de la démocratie d’avoir le droit de croire ce que l’on veut ou de ne pas croire. Pour cela, il faut que l’Etat soit religieusement neutre. On a parlé d’Etat civique – le mot laïc ayant mauvaise presse en Orient. Ensuite, il ne faut plus de discrimination citoyenne : une seule citoyenneté, une seule nationalité. Les chrétiens sont des citoyens à part entière. Enfin, les chrétiens ont une mission : dans leur diversité, ils forment l’Eglise qui évangélise la région. Ce n’est pas la première fois que cette mission se heurte à une intransigeance islamiste beaucoup plus politique que religieuse. Enfin, il manque dans ces pays où les dictatures règnent depuis des décennies une véritable réflexion politique et une formation citoyenne.

Ces dernières propositions formulées par l’Assemblée synodale et reprise par le pape Benoît XVI dans son Exhortation qu’il signa à Beyrouth invitent à élargir le propos. Printemps arabes ou pas, nous assistons, comme nous l’avons vu à un mouvement de fond qui touche toute la région. Il s’agit d’autre chose que de punir la Syrie ou l’Iran. Dans ce bouillonnement, les chrétiens ont leur place tenir et leur rôle à jouer.  Il ne faut pas se le cacher : la situation des chrétiens dans la plupart des pays du Proche-Orient est difficile, parfois précaire, quelque fois une condition de persécutés. Elle n’est pas simple, non plus, en Palestine et Israël pour des raisons différentes. En Palestine, du fait de l’occupation qui dure depuis 1967 ; en Israël, où existe la double nationalité soit juive soit arabe, du fait du sort fait à cette population arabe qui représente 20 % de la population de l’Etat d’Israël et qui va en croissant. Mais, partout les chrétiens jouent un rôle de passeurs du fait de leur ouverture à tous, qu’ils soient sunnites, chiites, druzes, ismaéliens ou juifs, rôle qui les expose à recevoir des coups quand les rapports intercommunautaires se tendent. Enfin, n’oublions pas ce fait assez nouveau : il existe plus de 2 millions de chrétiens dans la péninsule arabique dont 1 million deux cent mille en Arabie saoudite. Outre les chrétiens libanais, syriens, palestiniens qui travaillent dans ces pays, pour la plupart, ces chrétiens sont issus de l’Inde, du Sri Lanka, des Philippines. Les musulmans prennent alors conscience que les chrétiens ne sont seulement des Roums qui viennent de l’Ouest, mais qu’il y en a aussi qui viennent de l’Est. Sauf en Arabie saoudite, ces chrétiens jouissent au moins de la liberté de culte dans les différents Emirats de la région. D’où qu’ils viennent, les chrétiens ont une carte à jouer, conforme à leurs perspectives, mais ces perspectives servent le bien commun. Ils peuvent promouvoir une culture citoyenne dans laquelle, la citoyenneté prenne le pas sur l’appartenance religieuse et selon laquelle l’Etat, religieusement neutre, veille à l’exercice public de la pratique des diverses religions pour le bien commun.

Ce qui se passe au Moyen-Orient du point de vue de la rencontre des cultures et des religions peut être une contribution à la nécessaire réflexion que nous devons mener dans nos pays occidentaux. Au moins, les pays autour de la Méditerranée doivent-ils penser au dialogue interreligieux et au mixage des cultures afin de servir la paix entre les peuples.

Mgr Philippe BRIZARD,ancien Directeur général des œuvres d’orient

 

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