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Le seul clivage politique réel

Nul n’ignore plus que notre pays est en proie à des tensions de toutes sortes, politiques, économiques, sécuritaires, géographiques – la liste n’est pas exhaustive – qui mettent à rude épreuve son unité et constituent autant de périls qui jalonnent notre époque.

Mais de manière plus profonde encore, la société française voit s’affronter des conceptions anthropologiques inconciliables, ce qu’ont révélé sans détour les lois dites “sociétales“ de l’actuel pouvoir et les réactions qu’elles ont heureusement suscité dans la société. La gravité d’une telle opposition ne saurait être sous-estimée. Car avec la conception de l’homme, ce sont les fondements mêmes de la culture qui sont en jeu, et les propos irresponsables des dirigeants socialistes sur le changement de civilisation dont ils entendraient être les maîtres d’œuvre sont hélas à prendre au sérieux. Il n’est pas impossible, après plusieurs siècles d’une pensée idéaliste qui n’a eu de cesse de rejeter un passé qu’elle méprise en même temps que de brûler ses propres vaisseaux au fur et à mesure qu’elle avance, que l’Europe (car cela dépasse de ce point de vue le seul cas de la France) soit parvenue à un point de rupture, comparable sans doute, dans son fond sinon dans ses modalités, à ce que furent les affrontements religieux des débuts des temps modernes, qui marquèrent l’entrée brutale dans une nouvelle période de l’histoire de l’Occident.

Ajoutons à cela la présence importante de populations issues d’autres civilisations que la nôtre, présence qui ne peut que jouer un rôle de catalyseur pour ce mouvement de déshérence qui travaille la société. Comment celle-ci pourrait-elle faire siennes ces populations quand elle s’est affaiblie elle-même de l’intérieur et qu’elle ne veut plus savoir qui elle est ? Qui plus est, l’une de ces civilisations d’origine fut l’ennemi séculaire du monde chrétien, et se trouve elle-même aujourd’hui dans un état chaotique sur ses propres territoires historiques, ce qui la conduit à exporter sa violence jusque dans notre pays, avec toujours le risque que la violence appelle une contre violence, et contribue encore plus à déstabiliser un ordre social déjà bien mal en point.

Mais à travers les difficultés générées par les différences de mœurs et de coutumes, la question bien plus radicale que soulève l’immigration est là encore d’ordre anthropologique. Il y a coutumes et coutumes, mœurs et mœurs. Certaines ne relèvent que d’habitudes sociales qui, pour marquantes qu’elles puissent être dans la vie quotidienne, ne portent pas à conséquence profonde. D’autres au contraire sont la traduction d’une conception radicalement différente de l’homme, dont on voit mal a priori comment elle pourrait être relativisée.

Que ce soit du fait de la logique interne à l’évolution de notre société, ou du fait de facteurs exogènes par conséquent, le désordre que nous vivons est dans son fond de nature anthropologique. Il en va donc de quelque chose de plus profond encore que des traditions inhérentes à un pays. Celles-ci, pour fondamentales qu’elles soient, sont néanmoins évolutives, et, pourvu que cette évolution se fasse dans la continuité, et à un rythme qui parle à l’homme, il n’y a rien là que de normal. C’est le propre des êtres naturels que de changer, et c’est le propre de l’homme que de se situer dans l’histoire, c’est-à-dire dans une dynamique d’accumulation du savoir qui transforme la vie des sociétés de manière irréversible. C’est là du reste l’argument favori des révolutionnaires, qui auront toujours beau jeu de dénoncer l’arbitraire du conservateur, qui a d’avance perdu puisqu’il est comme les autres un être de changement, mais qui en est comme honteux.

La seule réponse que le conservateur peut opposer à ce discours, c’est la nécessité d’un changement dans la continuité, qui seule peut assurer une identité, par opposition à la rupture révolutionnaire qui, précisément, est renoncement, et renoncement brutal à l’identité. Mais outre que le révolutionnaire pourrait peut-être dire que la différence n’est au fond qu’une question de rythme, la faiblesse du discours conservateur tient dans sa justification. Pourquoi privilégier l’identité ? En quoi celle-ci est-elle bonne, et préférable à sa perte, si celle-ci doit être une libération ?

Toute l’éthique sartrienne des soixante-huitards qui ont accaparé le pouvoir en France et en Occident consiste à opposer l’être véritable et l’identité, dans la perspective d’une liberté comprise comme autocréation indéfinie de soi par soi et donc par nature rupture avec toute limite. Fidèle en cela à la vulgate marxiste des superstructures, comme aussi bien à celle, libérale, d’un individu maître absolu de son destin, et qui ne concède la société et ses normes que pour autant qu’elles ne l’enferment pas dans ce qui est vécu comme un carcan mortifère. Et c’est cette même métaphysique privilégiant le mouvement sur l’être qui est sous-jacente au pari politique risqué de l’intégration de populations étrangères en nombre sur notre territoire : leur culture n’étant qu’une identité de surface, elles s’en déferont pour devenir à leur tour cet individu postmoderne sans visage, ce Protée qui se veut insaisissable, mais s’épuise dans la quête d’une liberté chimérique, et se soumet malgré lui, dans le même mouvement, aux puissances d’argent.

Face à cette éthique et à cette métaphysique, un conservatisme des mœurs et de la politique sera à jamais radicalement impuissant. C’est la tragédie de ce qu’on nomme la « droite » depuis le XIXe siècle. Ce qu’il faut opposer au pouvoir actuel, dont toute la logique est de maintenir en l’état ce dés-ordre perpétuel, c’est l’affirmation calme et résolue que tout ne change pas, et que tout ne peut pas changer, car le changement lui-même nécessite un élément de stabilité sans lequel il n’a pas de support. Dit en termes moins abstraits, et pour ce qui concerne la question morale et politique, cela revient à affirmer qu’il y a une nature humaine, et par conséquent une norme réelle du bien et du mal, qui est cette nature même demandant à être accomplie de la manière la plus parfaite, en s’insérant dans l’ordre plus vaste de la nature en général. Comprise par la raison, cette norme prend la forme de la loi naturelle, qui est le seul vrai universel éthique, et qui, réalisée de manière analogique dans les diverses sociétés humaines réellement respectueuses de l’homme, fonde une véritable communauté humaine, respectueuse des diversités légitimes et nécessaires des cultures, comme des changements inhérents à la vie des sociétés humaines.

La réponse à la crise anthropologique que nous vivons de nos jours tient, dans son principe, dans la réaffirmation de la loi naturel et du droit naturel. Seule la loi naturelle peut, sur un plan strictement rationnel, permettre de penser un ordre juste, et de trouver un dénominateur commun aux hommes, tant sur un territoire donné que, plus fondamentalement encore, au niveau mondial, dans l’inévitable gestion de crises qui affectent bien souvent une large part des peuples du monde.

Il est donc nécessaire de remettre à l’honneur l’école de la loi naturelle, et ses justifications philosophiques ainsi que théologiques – mais philosophiques avant tout, car il s’agit d’y gagner l’intelligence de ceux qui ne sont pas chrétiens, et des chrétiens qui l’ont oubliée. Et notre première communauté est celle de la raison, qui nous définit.

Il est aussi nécessaire de comprendre que le seul clivage politique réel est celui qui oppose les tenants de la loi naturelle et ceux, divers entre eux, qui la refusent, et qui, la refusant, se mettent hors de l’ordre naturel inhérent à la condition humaine.

 

L’espoir suscité par les manifestations de 2013 ne tient à rien d’autre : en rejetant l’arbitraire de la « loi Taubira », les manifestants ont marqué le commencement du déclin du règne d’une loi purement positive. C’est là l’acte fondateur du renouveau. Mais encore faut-il avoir le courage d’en tirer toutes les conséquences.

 

 

 

Guilhem Golfin

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