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Le Pape en son jardin

Les jardins du Vatican sont-ils propices à une réflexion pontificale en matière d’écologie ? Dieu aura-t-il inspiré les papes égrenant leur chapelet, à travers fontaines et bosquets de Rome ou de Castelgandolfo ? Les réflexions du Magistère Pontifical, relativement récentes en ce domaine, sont cependant bien moins naïves que les icônes représentant St François parlant aux oiseaux, ou au loup de Gubio…

La première attention du Souverain Pontife sur la question s’est manifestée dans l’encyclique sociale de Jean-Paul II Sollicitudo rei sociali datant de 1987[1]. En attendant le prochain texte du Pape François sur les enjeux éthiques de l’écologie, nous voudrions donner ici, au rythme des encycliques de ses prédécesseurs, quelques clés simples nous permettant de mieux entrer dans une réflexion complexe. Nous donnons ces clés de compréhension en suivant le développement chronologique des textes pontificaux.

A l’origine, le Don du Créateur

Dans l’exhortation apostolique Christifideles Laïci et dans l’encyclique Centesimus Annus, Saint Jean-Paul II énonce le point de départ anthropologique de toute réflexion écologique : “Non seulement la terre a été donnée par Dieu à l’homme qui doit en faire usage dans le respect de l’intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l’homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté.”[2].

La conception du travail et du développement humain respecte-t-elle ce don ? Le problème écologique vient d’une relation désordonnée de l’homme à lui-même et à la nature. L’homme est intendant de la Création, il n’en est pas essentiellement le “maître et possesseur”[3]. L’oubli de ce fondement permet d’aller à la racine de la crise écologique. Le Pape François rappelle ce qu’avait déjà pointé son prédécesseur[4] : “cultivons-nous et gardons-nous vraiment la création ? Ou bien est-ce que nous l’exploitons et nous la négligeons ?… Nous sommes souvent guidés par l’orgueil de dominer, de posséder, de manipuler, d’exploiter”[5].

Ecologie environnementale et écologie humaine

Le discours des Papes en matière d’écologie se développe selon deux orientations interdépendantes : l’homme et l’environnement. C’est en ayant soin du second que le premier garde et prépare les générations à venir : “[l’homme] doit se sentir responsable des dons que Dieu lui a prodigués et lui prodigue sans cesse. L’homme dispose d’un don qui doit passer – si possible amélioré – aux générations futures, qui sont elles aussi les destinataires des dons du Seigneur.”[6]

Le Pape Benoît XVI va très clairement manifester le lien vital entre ces deux dimensions : “La façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement… Toute atteinte à la solidarité et à l’amitié civique provoque des dommages à l’environnement, de même que la détérioration de l’environnement, à son tour, provoque l’insatisfaction dans les relations sociales… La dégradation de l’environnement est en effet étroitement liée à la culture qui façonne la communauté humaine : quand l’écologie humaine est respectée dans la société, l’écologie proprement dite en tire aussi avantage. De même que les vertus humaines sont connexes, si bien que l’affaiblissement de l’une met en danger les autres, ainsi le système écologique s’appuie sur le respect d’un projet qui concerne aussi bien la sainte coexistence dans la société que le bon rapport avec la nature.”[7]

Un regard de sagesse

La première clé pose la question de l’origine ; la seconde donne une distinction fondamentale de deux discours reliés entre eux ; la troisième permet d’entrevoir l’étendue du champ de cette réflexion. En effet, l’approche d’une telle matière peut sembler très confuse. Car l’écologie est à la fois une doxa (un discours, un enseignement) et une praxis (une action). Renvoyant à une conception de l’homme, de sa relation à la nature, à son travail, à lui-même et à la société, elle développe sa réflexion au niveau anthropologique et éthique, politique et économique.

Il faut donc apprendre à ordonner ce qui apparaît complexe, afin que l’écologie ne devienne pas écologisme[8], “Sapientis est ordinare” : ultimement c’est un regard de sagesse qu’il nous faut acquérir, regard d’espérance pour le bien commun le plus universel (celui de l’humanité), fondé sur la position fondamentale de la nature comme don, de l’homme coopérateur de Dieu pour cultiver la terre (nature et vie sociale). Or, il n’est pas défendu de penser que l’Eglise, encore aujourd’hui, est capable d’un discours, rationnel et raisonnable, le plus universel qui soit, interpellant tout homme de bonne volonté, sur tous les continents…

Ainsi, reliant les différents aspects, le Pape Benoît XVI, précise : “Pour préserver la nature, il n’est pas suffisant d’intervenir au moyen d’incitations ou de mesures économiques dissuasives, une éducation appropriée n’y suffit pas non plus. Ce sont là des outils importants, mais le point déterminant est la tenue morale de la société dans son ensemble… exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel devient une contradiction, quand l’éducation et les lois ne les aident pas à se respecter elles-mêmes. Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. Les devoirs que nous avons vis-à-vis de l’environnement sont liés aux devoirs que nous avons envers la personne considérée en elle-même et dans sa relation avec les autres. On ne peut exiger les uns et piétiner les autres. C’est là une grave antinomie de la mentalité et de la praxis actuelle qui avilit la personne, bouleverse l’environnement et détériore la société”[9]

Dans un langage très “pastoralement direct”, le Pape François fait sienne toutes les analyses de ses prédécesseurs. A l’Audience Générale accordée le 5 juin 2013, sur le thème de l’environnement, contenant déjà sans doute l’orientation de la prochain encyclique, il reprend, avec des images fortes : “ Ce qui commande aujourd’hui, ce n’est pas l’homme, c’est l’argent, l’argent, le gain commande… Et Dieu notre Père a donné le devoir de garder la terre non pas à l’argent, mais à nous : aux hommes et aux femmes. Nous avons ce devoir ! En revanche, les hommes et les femmes sont sacrifiés aux idoles du profit et de la consommation : “c’est la “culture du rebut”… cette “culture du rebut” tend à devenir une mentalité commune, qui contamine tout le monde… Ecologie humaine et écologie de l’environnement vont de pair”10[10]

Le Pape François, dont le nom nous revoie au Poverello d’Assise, sait lui aussi s’adresser aux oiseaux comme aux loups d’aujourd’hui : tant aux oiseaux nichés dans l’Arbre de l’Eglise, qu’aux loups du système consumériste. Car tous, hommes, animaux, nature, ont besoin de retrouver une paix cosmique, fondé sur la reconnaissance du Don Créateur pour l’homme. Revenir à un regard de sagesse, c’est enfin pouvoir chanter avec le Psalmiste : “Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur ; Tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds”[11].

 

Tom d’Acq



[1] St Jean-Paul II, Sollicitudo rei sociali, 30 décembre 1987, n°26 : “Parmi les symptômes positifs du temps présent, il faut encore noter une plus grande prise de conscience des limites des ressources disponibles, la nécessité de respecter l’intégrité et les rythmes de la nature et d’en tenir compte dans la programmation du développement, au lieu de les sacrifier à certaines conceptions démagogiques de ce dernier. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le souci de l’écologie.”

[2] St Jean-Paul II, in Encyclique Centesimus Annus (1er mai 1991), n°38 ; cf. aussi l’encyclique Evangelium Vitae (25 mars 1995), n°42.

[3] L’expression cartésienne (Discours de la Méthode VI) est insuffisante : l’homme n’a pas qu’une relation technique à son environnement et à lui-même, mais une relation éthique, dont le fondement est l’ordre que Dieu a inscrit dans les choses.

[4] St J.P. II : “A l’origine de la destruction insensée du milieu naturel, il y a une erreur anthropologique, malheureusement répandue à notre époque. [L’homme] croit pouvoir disposer arbitrairement de la terre, en la soumettant sans mesure à sa volonté, comme si elle n’avait pas une forme et une destination antérieures que Dieu lui a données, que l’homme peut développer mais qu’il ne doit pas trahir. Au lieu de remplir son rôle de collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se substitue à Dieu et, ainsi, finit par provoquer la révolte de la nature, plus tyrannisée que gouvernée par lui.” in encyclique Centesimus Annus (1er mai 1991), n°37.

[5] Pape François, Audience Générale, mercredi 5 juin 2013, sur le développement.

[6] St Jean-Paul II, in Christifideles Laïci (30 décembre 1998), n°43.

[7] Pape Benoît XVI, Caritas in veritate (29 juin 2009), n°51. Et de montrer les points concrets de l’écologie humaine : “Si le droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui, celui d’écologie environnementale.”

[8] L’écologie n’est pas l’écologisme. Nous entendons par là la distorsion du discours en une idéologie confond la cause et les effets, la partie et le tout, finissant par faire de l’homme un prédateur de la nature (cf. les courants d’écologie profonde, ou deep ecology d’Arne Naess)

[9] Pape Benoît XVI, in Caritas in veritate (29 juin 2009), n°51.

[10] Pape François, Audience Générale du mercredi 5 juin 2013, sur l’environnement.

[11] Psaume 8, Traduction Liturgique de la Bible.

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