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Devoirs de vacances

Deux ans après les grandes manifestations qui ont marqué la prise de conscience de la part d’un plus grand nombre de catholiques en particulier, et de français en général, que décidément il y a quelque chose qui ne va pas dans notre pays, et donc le point de départ d’un effort de reconquête d’une influence politique de la part de citoyens qui en ont pour ainsi été dépossédés il y a quelques cent trente ans sans jamais vraiment en retrouver une, malgré les espoirs, avortés, de la démocratie chrétienne, où en sommes-nous ? Le temps estival est propice aux bilans d’étape.

L’heureuse nouvelle d’hier concerne Vincent Lambert, qui échappe à la mort programmée, avec l’espoir semble-t-il que ce soit cette fois pour de bon. Au-delà de son cas personnel éminemment tragique, au-delà même de la question de l’euthanasie, à l’enjeu politique de tout premier plan, l’absence de décision du collège de médecins de Reims, pourtant a priori favorables à l’euthanasie, montre que le doute commence à gagner les partisans de la culture de mort, et qu’ils ne se sentent plus les coudées franches. A ce seul titre, on ne saurait trop s’incliner devant l’admirable pugnacité des avocats des parents Lambert.

D’autres éléments sont encourageants : le nombre de formations autour de la question politique proposées durant l’été est, cet été encore, plus important, et, à voir les programmes, l’ensemble est de qualité. D’autres débuteront à la rentrée universitaires, et cet effort ne peut que porter ses fruits à moyen ou long terme. Les écoles hors contrat, embryon d’une renaissance de la grande tradition éducative française, fleurissent et connaissent une vitalité inespérée il y a peu encore.

Il reste que ces éléments, et d’autres, qui attestent du changement en cours, ne saurait masquer le fait patent et majeur de la désunion des catholiques, et de l’absence de projet politique clair. Nous en sommes encore au stade d’une opposition, qui plus est dispersée, sans proposition structurée. Ou, pour le dire, autrement, nous en restons à un stade prépolitique d’initiatives thématiquement diverses, selon les spécialités de chaque groupe ou association, et non coordonnées entre elles.

Sans aucun doute est-il encore trop tôt pour atteindre le stade de l’action politique unifiée, qui suppose beaucoup de préalables qui ne sont pas encore atteints. Mais du moins pouvons-nous raisonnablement exiger une plus grande unité des acteurs engagés dans ce travail de renaissance. La tâche qui est devant nous est immense, car il ne s’agit de rien d’autre que de refaire une société, celle dans laquelle nous avons grandi et nous vivons aujourd’hui étant déstructurée par des décennies d’individualisme agressif, fleur empoisonnée d’une idéologie vieille de plusieurs siècles désormais. Autant il serait illusoire de penser y parvenir sans le pouvoir politique, qui seul se hausse au niveau du bien commun comme tel, autant il serait lâche de renoncer à préparer le chemin et à construire dès aujourd’hui ce que nous pouvons d’ores et déjà construire, ou tout au moins initier. Ainsi, le mot d’ordre est clair : le principe pratique de toute tyrannie étant de supprimer tout corps intermédiaire entre l’Etat et l’individu, il s’agit de reconstruire ces corps intermédiaires et de les promouvoir – et non seulement de les défendre. A ce jour, l’exemple des écoles est le plus abouti. Il est essentiel, doit être poursuivi et l’action déjà ferme  et réfléchie doit être amplifiée encore. Mais les autres domaines doivent être investis. Nous ne retiendrons qu’un exemple. On se lamente bien souvent de ce que les mères de famille qui souhaiteraient pouvoir élever leurs enfants, et pour cela cesser ou au moins suspendre ou réorganiser leur travail professionnel, ne le peuvent pas, par défaut de revenu, ce qui, inévitablement, outre la contrariété des personnes que cela entraîne sur un point dont on accordera qu’il n’est pas second, restreint les naissances. Et l’on se retourne vers l’Etat en quémandant l’instauration d’un « salaire parental ». En pure perte, puisque la dynamique de l’Etat consiste précisément à faire le contraire, soit à détruire encore plus les familles. Dès lors pourquoi ne pas étudier l’organisation de la chose, sur la base d’une caisse mutuelle ? Ce qui, si c’était possible, reviendrait à promouvoir la famille, et non plus seulement à la défendre contre la politique étatique, et donnerait corps à une entre aide réelle et efficace. En répertoriant de manière méthodique tous les domaines de la vie sociale où il y a ainsi des besoins que l’Etat non seulement ne peut plus ou ne veut plus satisfaire, mais qui ne sont de toutes façons pas de son ressort à l’origine, on pourrait parvenir à un premier stade d’action concertée et cohérente.

Dans cet ordre d’idées, deux ouvrages méritent d’être lus et médités, qui proposent deux modèles différents de la chose, en guise de devoirs de vacances.

Dans le premier, publié pour la première fois en français récemment par les éditions Artège, La polis parallèle, Vaclav Benda, ami de Vaclav Havel et l’un des signataires de la « charte 77 », propose de suppléer aux carences de l’Etat communiste de la Tchécoslovaquie d’alors par un système d’entraide s’inscrivant dans la légalité, et qui donc dépasse la simple résistance morale sans pour autant aller jusqu’à un objectif positif de conquête du pouvoir et de renversement de la tyrannie, mais en se préparant à prendre la relève lors de la défaillance finale du système[1].

Dans Pour un ordre catholique, ouvrage plus ancien, mais réédité récemment[2], le philosophe Etienne Gilson préconisait de se doter de tous les instruments nécessaires à la vie catholique afin de pouvoir développer cette vie de la manière la plus complète dans le contexte hostile de l’Etat de la Troisième République. Insistant d’abord sur l’organisation du culte, priorité absolue de la vie chrétienne, Gilson développe ensuite beaucoup la question scolaire, à tous les niveaux, et en mettant l’accent sur l’importance vitale de retrouver une véritable doctrina christiana, qui doit permettre d’étudier y compris les disciplines profanes dans une perspective chrétienne. Au-delà, l’ordre catholique doit comprendre tous les éléments nécessaires à l’existence chrétienne, de manière à rendre celle-ci vraiment évangélique, et source par conséquent d’évangélisation renouvelée de la culture.

Loin de nous de penser que ces écrits soient sans failles, ni qu’ils soient les seuls. Mais ils peuvent inspirer notre temps, et leurs limites mêmes peuvent être utiles à méditer, afin de trouver une plus grande fécondité dans notre action pour le temps présent.

 

Guilhem Golfin



[1] Vaclav Benda, La polis parallèle et autres essais (1978-1989), traduit du tchèque par Erika Abrams, Artège / Desclée de Brouwer, 2014.

[2] Etienne Gilson, Pour un ordre catholique, Vrin, 2013 (Desclée de Brouwer, 19341).

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