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Faut-il avoir peur du Qatar ?

En trente ans, le Qatar est devenu une puissance. État minuscule, indépendant depuis 1971, il dispose de revenus considérables qu’il tire de ses ressources gazières. L’émir Cheikh Hamad ben Khalifa al Thani, arrivé au pouvoir en 1995, a conçu et mis en œuvre une stratégie offensive, tant sur le plan économique par le biais de la Qatar Investissement Autority (QIA), que politique. Doha investit tous azimuts et intervient dans toutes les crises régionales. Des inquiétudes s’expriment sur cette politique interventionniste. Faut-il les relayer ?

1.- Les déterminants de la politique qatarie

Le Qatar compte un million d’habitants dont 180 000 qataris environ. C’est un tout petit pays, situé au point de rencontre de deux puissances régionales ennemies : l’Arabie Saoudite et l’Iran. La fragilité de cette situation est équilibrée par les revenus de l’émirat qui lui fournissent des liquidités quasi-illimitées. En s’appuyant sur cette richesse et sur la position géographique stratégique du Qatar, l’émir a construit un réseau d’alliances qui lui permettent d’échapper à la menace de ses voisins et de préparer l’avenir du pays. Il a réglé tous les contentieux territoriaux avec ses voisins, ce qui lui assure paix et sécurité extérieures. Fort de ses alliances occidentales, de sa diplomatie gazière qui le fait dialoguer avec l’Iran et la Russie, il peut déployer son influence à travers son réseau économique et financier.

Depuis 1992, un accord de défense secret lie le Qatar aux Etats-Unis, qui en a fait son principal point d’appui militaire dans le Golfe Persique.

La relation avec la France s’est approfondie, notamment sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Le Qatar constitue un marché important pour les entreprises françaises, non seulement dans le domaine de l’énergie, de la défense et du bâtiment mais aussi dans ceux de la culture, de l’éducation et des services. En 10 ans, le Qatar devrait attribuer plus de 120 milliards de dollars de contrats et la France, huitième fournisseur du pays, souhaiterait pouvoir en profiter.

2.- Une stratégie opportuniste dans le domaine politique

Le premier instrument connu de cette influence fut Al Jazeera, la fameuse chaîne de télévision internationale créée en 1996, émettant depuis Doha et financée par le Qatar. Premier media arabe à présenter un visage moderne, à l’aune de la BBC ou des grandes chaînes américaines, Al Jazeera a profondément modifié la face de la communication dans le monde arabe. Des opposants ont pu s’exprimer, les images-choc de la Palestine, de l’Iraq, abondamment relayées, ont nourri, par l’exacerbation d’un dolorisme puissant, le ressentiment et l’amertume. Al-Jazeera a incontestablement participé à une unification de l’opinion arabe. À travers ce miroir, le Qatar a renvoyé l’image d’un Etat leader d’opinion, doté d’une stratégie internationale d’influence, renforcée encore avec la création d’Al-Jazeera en anglais. Le bon accueil fait par la chaîne de télévision aux opposants aux régimes arabes proches des Frères musulmans, souvent interdits de parole voire de séjour dans leurs pays d’origine, a renforcé leur audience, en les présentant comme des alternatives crédibles à la faillite des régimes autoritaires issus eux-mêmes de la faillite du socialisme arabe.

Dans le même temps, le Qatar a accueilli sur son sol et donc tissé des liens avec de nombreux opposants politiques sur lesquels il peut désormais compter. La diplomatie qatarie s’est aussi essayée dans le domaine de la médiation, que ce soit dans les Balkans, dans le dossier des infirmières bulgares en Libye, au Yémen ou dans le règlement de la question soudanaise. Ces bons offices ont facilité le travail des capitales occidentales, heureuses de trouver un interlocuteur régional efficace. Dans le conflit israélo-palestinien, l’émirat a adopté une position médiane, nouant des liens avec le Hamas et essayant de consolider une position arabe unifiée. L’émir a fait une visite secrète en Israël en 2010, état avec lequel l’émirat n’entretient pourtant pas de relations diplomatiques.

Les profondes transformations à l’œuvre dans le monde arabe depuis 2011 ont vu le Qatar intervenir largement et devenir un acteur central du jeu proche-oriental, remplaçant l’Egypte, emportée par les troubles répétés et resserrant un axe sunnite avec une Arabie Saoudite dont le leadership est affaibli par les questions de transmission du pouvoir.

En Libye, le Conseil national de transition libyen a rapidement été approuvé par Doha. Main dans la main avec Paris, l’émirat est intervenu, y compris militairement. Il a parié sur les groupes islamistes qu’il a financé, sans doute à profusion.

Le Qatar a aussi soutenu les courants islamistes au Maghreb comme au Proche-Orient, avec une prédilection pour les Frères musulmans et les mouvements qui leur sont proches, mais sans oublier les autres branches islamistes, dont les salafistes, généralement davantage clients de l’Arabie Saoudite.

En Syrie, le soutien aux opposants de Bachar est clair, avec la volonté de soutenir les sunnites contre l’influence iranienne. Le Qatar accueille et finance les opposants. Il préside le comité de la Ligue arable pour la résolution de la crise syrienne. Il a œuvré pour la mise en place de sanctions sévères par la Ligue arabe. Il est probable que l’argent qatari serve à l’achat d’armes et à l’entraînement des groupes armés.

Au Mali et au Sahel, l’aide appuyée aux Islamistes a provoqué le mécontentement de l’Algérie, qui craint que le Qatar ne soutienne trop les anciens du FIS, et de l’un des proches partenaires du Qatar, la France, qui lutte contre la déstabilisation de l’ensemble de la région.

3.- L’odeur de l’argent

L’affaire malienne révèle les limites de l’action du Qatar. À trop intervenir dans les affaires régionales, le Qatar risque de se retrouver en porte-à-faux avec ses alliés occidentaux. De même, à trop favoriser les révolutions arabes, rien n’empêche qu’elles se diffusent jusque dans les sociétés contrôlées des pays du Golfe. Pour calmer les mécontentements intérieurs, l’émirat va devoir accentuer la redistribution de la rente et peut-être remettre sur l’ouvrage les timides mesures d’ouverture politique du début des années 2000.

Parallèlement, le Qatar ne peut pas mécontenter outre mesure ses amis extérieurs, garants de son autonomie vis-à-vis de Riyad et Téhéran. On peut analyser comme une preuve de bonne volonté le fonds proposé pour investir dans les banlieues françaises, idée opportunément relancée à l’automne 2012, au moment où la France s’inquiétait des financements qataris destinés aux réseaux djihâdistes du Sahel. Ce fonds s’ajoute à des investissements massifs, largement médiatisés lorsqu’ils concernent des structures aussi populaires que le Paris-Saint-Germain, mais qui financent le développement de très nombreuses entreprises, parmi les plus importantes, sans qu’il soit possible de connaître avec précision les montants en jeu. Les Qataris sont un peuple d’actionnaires qui savent que de leurs décisions présentes dépend leur capacité à franchir le moment où ils ne disposeront plus de leurs ressources gazières.

Que veut donc le Qatar ? Sans doute en premier lieu diversifier ses investissements pour préparer la transition économique qui verra la part des hydrocarbures régresser dans la structure de ses revenus. A-t-il pour autant une stratégie d’ensemble, une vision claire où le pouvoir économique viendrait se placer en avant-garde d’un projet politico-religieux ? Veut-il par l’argent imposer l’Islam ? Rien ne permet de le dire clairement et l’émirat ne l’affichera pas. Reste que l’argent a une odeur. Quand l’Occident investit à l’étranger, il exporte son modèle de société et de civilisation. Il en va de même lorsque c’est l’inverse, qu’il s’agisse des Chinois ou des Qataris.

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