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L’ISLAM ET NOUS : le point de vue d’un professeur musulman égyptien

 

Le journal Traces de la Communauté catholique Communion et Libération nous autorise à reproduire un article du professeur égyptien, musulman, Wael Farouq, publié dans leurs colonnes en février dernier. Que ses dirigeants en soient remerciés.

Wael Farouq enseigne la langue arabe à l’Université américaine du Caire et travaille au rapprochement entre chrétiens et musulmans. Il livre dans cet article une analyse de la situation présente de l’Islam mais aussi de l’Occident qui nous semble pertinente en bien des points et mériter de ce fait notre attention. Elle présente l’intérêt évident d’attester que, par-delà les différences de culture et de religion, les hommes peuvent discuter et s’entendre, au moins jusqu’à un certain point, dès lors qu’ils acceptent de raisonner de manière honnête et non prévenue. Il y a une universalité de la foi, mais il y a aussi une universalité de la raison, et pour faible que cette dernière puisse bien souvent être, elle n’en demeure pas moins un bien précieux et nécessaire face aux passions violentes.

Au-delà de cette présentation, nous nous permettons ici quelques remarques sur le contenu du propos de l’article.

Tout d’abord, l’auteur commet une petite inexactitude lorsqu’il affirme qu’en « France, on a voté une loi qui interdit l’exhibition des symboles religieux dans l’espace public ». Il y a là certainement une confusion entre deux lois différentes : la loi du 11 octobre 2010 concernant l’interdiction du port du voile intégral en public, et celle du 15 mars 2004 concernant l’interdiction des « signes religieux ostensibles » dans l’école publique. Quoi que l’on pense de ces lois, qui visent clairement l’islam sans l’avouer explicitement, de manière très hypocrite, elles ne sont pas identiques, et il n’y a pas une interdiction des symboles religieux dans l’espace public comme tel – même si certains radicaux de la laïcité en rêvent sans doute, et s’efforcent de l’obtenir sur tel ou tel point. Mais cela vise alors en général l’Eglise.

Mais ce qui est bien plus intéressant, c’est lorsque l’auteur affirme que dans la culture occidentale contemporaine « les idéologies sont tombées, mais la peur de l’autre a augmenté. Le nihilisme a reculé, mais il a été remplacé par une neutralité passive. » L’affirmation nous semble discutable, et le nihilisme être en ces jours plus que jamais triomphant sous nos latitudes. La question est assurément ardue, et il faudrait se mettre d’accord sur ce qu’on entend par “nihilisme“, le terme pouvant renvoyer à des champs divers, comme la morale ou la métaphysique. D’une manière générale, on peut dire que le nihilisme est la haine du déterminé, et donc (mais seulement à titre de conséquence) de la différence. Il est par suite l’affirmation que le rien, ou le néant de détermination, est sinon le bien absolu, du moins le bien le meilleur, et donc, d’un point de vue anthropologique, le règne de la liberté. S’en suit logiquement une attitude universellement iconoclaste, toute forme étant réputée enfermer cette liberté dans un carcan, que cette forme soit celle de la vertu morale, de la beauté artistique ou même naturelle, ou encore de la vérité – et bien entendu de tout ce qui véhicule vertu, beauté et vérité, au premier chef le langage. C’est ainsi que Roland Barthes pouvait dire que la langue est fasciste, selon l’injure favorite d’une intelligentsia dite de gauche, mais réellement de rien, réellement nihiliste.

Historiquement, le nihilisme occidental peut être compris comme le résultat de la rencontre entre une pensée allemande marquée du sceau de la mystique protestante hétérodoxe (Jacob Böhme) et l’individu né du nominalisme. La mystique hétérodoxe a absolutisé la théologie négative des scolastiques (laquelle s’efforce de penser Dieu en niant qu’Il possède les attributs des créatures) et ainsi fait équivaloir l’être et le non-être en posant l’absolu comme un néant de détermination. Le nominalisme a absolutisé quant à lui l’individu. La rencontre des deux à partir de Fichte et de l’idéalisme allemand a conduit à penser l’individu comme une sorte de dieu tout puissant. D’où sa haine du créé, en tant qu’il est quelque chose de déterminé, et en tant qu’il est le rappel sans pitié de la vanité d’une telle prétention à la toute puissance de la part de l’homme. On peut considérer que nous sommes aujourd’hui au terme de son processus, qui est aux antipodes de la Genèse, selon laquelle Dieu, au terme de sa création, « vit que cela était bon ». Ce qui laisse espérer qu’il en soit à son chant du cygne.

Quant à l’Islam, il y aurait sans doute à méditer les paroles du père Jacques Jomier dans son ouvrage Pour connaître l’Islam (Cerf, 19881 ; de multiples rééditions), lorsqu’il fait un parallèle avec le marxisme pour ce qui est de la structure a priori de la pensée. Il y a, en effet, notamment dans la doctrine islamique de la falsification un instrument pour refuser la confrontation avec les données de l’expérience, en l’occurrence le texte biblique et les traditions juives et chrétiennes, et assurer de ce point de vue un rêve de maîtrise de l’histoire. Le nihilisme qui sévit en terre d’Islam ne serait-il pas dû, pour une part au moins, à la confrontation avec un réel qui là aussi dément un rêve de toute puissance, qui n’est pas celui de l’individu, mais celui de la communauté ?

 

Quoi qu’il en soit, et l’Islam et l’Occident sont aujourd’hui à la croisée des chemins, et c’est ce que nous rappelle dans son article Wael Farouq.

 

Guilhem Golfin

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Slogans et colère ne nous changent pas. À quoi devons-nous revenir ? Le parcours d’un musulman qui veut « consulter son cœur » 

Les visages des amis ont repris leur place dans les profils des réseaux sociaux, après des jours où ils sont restés cachés derrière un carré noir portant la phrase « Je suis Charlie », ou « Je suis Ahmed ». Après avoir monopolisé le monde, Charlie n’intéresse plus. Sa présence s’estompera petit à petit jusqu’à ce qu’il disparaisse dans l’oubli à côté d’autres slogans comme « Bing back our girls » ou « Je suis Nazaréen »… des slogans qui remplissent notre vie comme une grossesse illusoire, parce qu’ils se terminent dans le néant.
Par « néant », je n’entends pas une incapacité à changer le cours des événements, mais au contraire, et c’est affligeant, une incapacité à changer quelque chose en nous, comme si nous étions insensibles aux coups de poignards. Nous pénétrons avec enthousiasme dans le contexte des événements, nous promenons notre regard plein de colère autour de nous, mais nous n’arrivons pas à ramener ces événements dans le contexte de notre expérience humaine. Autrement dit, nous ne sommes pas des sujets agissants car nous restons prisonniers de la réactivité bien décrite par don Giussani dans Le sens religieux (chapitre 8) : « Comme elle est superficielle l’épaisseur d’une action qui naîtrait comme seule réaction du moment ! […] Le dialogue et la communication humaine ont des racines dans l’expérience : en effet, à quoi tiennent l’aridité, la mollesse de la vie en commun, de la vie en commun des communautés sinon au fait que trop peu de personnes peuvent se dire engagées dans l’expérience, dans la vie comme expérience ? C’est le désengagement de la vie comme expérience qui fait bavarder et non parler. […] La réactivité coupe les ponts avec la tradition, avec l’histoire, elle tarit l’élan vers le futur comme fécondité […]. Cette réactivité réduit la capacité de dialogue et de communication, parce que le dialogue et la communication sont enracinés dans l’expérience, gardée et donc mûrie dans la mémoire et jugée par l’intelligence, c’est-à-dire jugée selon les caractères, les exigences constitutives de notre humanité ».
La colère est la voix terrorisée du vide, la voix des hommes vides, comme le dit Thomas Eliot : « Figure sans forme, ombre sans couleur, / Force paralysée, geste privé de mouvement ».
Derrière les slogans pleins de colère il n’y a pas de “Je”, mais un « geste privé de mouvement », qui se déplace en masse et qui a perdu la capacité de formuler des jugements. La colère est une réaction, la douleur est une réponse. On se met en colère pour quelque chose d’abstrait, mais pour les personnes on est affligé. Le pape François nous invite à être affligés, à pleurer : « Avec un cœur d’enfant, de frère, je vous demande à tous et pour nous tous la conversion du cœur : passer de “Qu’est-ce que cela peut me faire ?”, aux pleurs. Pour tous ceux qui sont tombés dans ce “massacre inutile”, pour toutes les victimes de la folie de la guerre, en tout temps. Les pleurs. Mes frères, l’humanité a besoin de pleurer, et c’est l’heure de pleurer » (célébration au Cimetière militaire de Redipuglia, 13 septembre 2014 ; en mémoire des morts de la Grande Guerre, ndt).

VIOLENCE RELIGIEUSE ?
Parmi les réactions de colère, le cardinal Jean-Louis Tauran a dit au journal Avvenire : « La religion n’est pas un problème, au contraire elle fait partie de la solution ». Cela paraît étrange et choquant. En effet, on considère désormais presque comme une évidence que la religion en général est la source principale de la violence. Si l’Occident n’avait pas exclu la religion de la vie publique, on vivrait encore dans une spirale de violence. « Regardez donc les musulmans ! », pense-t-on.
La vérité rarement dite par les médias est que le terrorisme religieux représente moins de 10% de toutes les attaques terroristes (Rapport Europol, 2014).
Certains chercheurs “laïcs” estiment qu’avoir mis la religion à l’écart de la vie publique a même provoqué une hausse du taux de violence. Karen Armstrong affirme même que blâmer la religion à cause de la violence permet aux occidentaux d’ignorer le rôle fondamental de la violence dans la formation de leur société, et leur rôle dans l’exportation de la violence.
Selon Armstrong, si le sacré est ce pourquoi on est prêt à sacrifier sa vie, alors la Nation a en quelque sorte remplacé Dieu, car il est désormais inacceptable de mourir pour la religion, mais admirable de mourir pour la Nation. Elle ajoute que nous sommes tous impliqués dans cette violence et qu’aucun État ne peut se permettre de dissoudre son armée. Ainsi, quand les gens considèrent la religion comme la cause des grandes guerres de l’histoire, ils font une simplification excessive.

LE CORAN ET CHARLIE
De nombreux versets du Coran disent comment réagir à la dérision de Dieu, de ce même Coran ou des prophètes. Ils demandent tous de répondre au mal par le bien. Pas un seul verset ne prévoit une punition pour le blasphème.« Il vous a révélé dans le livre que lorsque vous entendrez renier les signes de Dieu ou que vous entendrez qu’on les tourne en dérision, vous ne devrez pas rester avec ceux qui le font, tant qu’ils ne changeront pas de propos » (Sura 4:140). Ou bien : « Le bien et le mal ne sont pas égaux ; toi, repousse le mal par un bien plus grand, et ton ennemi deviendra pour toi un ami sincère » (Sura 41:34).
Le Coran prévoit même que la défense de l’islam, de son Livre et de son Prophète ne soit en aucune manière confiée aux musulmans, mais qu’elle revienne uniquement à Dieu : « Nous révélons l’avertissement et nous en sommes les gardiens » (Sura 15:9). C’est pourquoi, comme le rapporte la tradition islamique, le calife Umar b. al-Khattab (634-644 après J.-C.) a dit : « Laissez périr l’injuste en vous taisant à son égard ».
Avec cela je ne veux pas proposer un “véritable islam”. C’est ce à quoi je crois et qui ne nie pas la foi des autres, comme le font ceux qui se disent musulmans et qui pensent que l’islam n’est rien d’autre qu’une autorisation à tuer. C’est bien plus complexe que quelques versets qui invitent à la paix ou à la guerre ; et bien plus tragique qu’une polémique idéologique futile.

DIVORCE PENDANT LE SOMMEIL
La veille de l’attaque de Charlie Hebdo, un journal égyptien a publié la réponse d’un membre du Conseil des fatwas d’al-Azhar à la question suivante : que prescrit la sharia pour un homme qui prononce la formule du divorce pendant son sommeil ? Sa femme doit-elle se considérer comme divorcée s’il ne peut y avoir de divorce pour quelqu’un d’endormi, puisqu’il n’a pas sa pleine volonté ?
Ce n’est que l’une des innombrables fatwas promulguées chaque année dans le monde islamique. Elle reflète l’étendue et la nature des questions posées : on dirait que les musulmans ont perdu leur capacité de juger et qu’ils délèguent leur responsabilité aux hommes de religion pour tout ce qui concerne la conformité de leur vie quotidienne à leur credo. En plus, ces hommes de religion, qui portent la responsabilité de penser pour la société entière, se présentent comme les successeurs des grands imams du passé (sources de leur légitimité et de leur autorité), dont la tâche se limite à préserver la pureté de l’islam, tel que l’ont vécu autrefois les ancêtres et tel que Dieu veut que les enfants le vivent aujourd’hui.
Autrefois, quand tous ces moyens de communication n’existaient pas, les fatwas étaient caractérisées par leur généralité. C’était les personnes qui devaient réfléchir et faire le lien entre une fatwa connue et leur situation personnelle. Aujourd’hui, tout le monde a la possibilité d’obtenir une fatwa applicable uniquement à son cas personnel. Personne n’est donc plus obligé de penser, de raisonner par analogie ou d’argumenter. La modernité a fourni une technologie qui a définitivement séparé la religiosité de la rationalité. Cela contredit ce que l’islam considère comme sa caractéristique la plus importante : l’absence de clergé avec le principe qui invite à toujours « consulter son propre cœur, même quand une réponse juridique est donnée (fatwa) ». En effet, l’autorité ultime qui juge des actions d’une personne est son cœur.
La culture islamique contemporaine, d’un point de vue intellectuel et pratique, n’est qu’une prison pour les valeurs de la civilisation islamique. C’est pourquoi il est devenu possible de tuer et de mourir au nom de la “forme” et d’accepter, au nom de celle-ci, de sacrifier la personne. L’émission de la fatwa sur le divorce de quelqu’un d’endormi n’est pas fortuite : c’est l’emblème paradoxal d’un raison absente qui répudie la vie.

DES VALEURS VIDÉES DE LEUR SENS
Dans les années Trente, les japonais considéraient leur empereur comme un dieu puisqu’il était à l’origine de la renaissance économique et de la construction d’une force militaire capable de dominer de vastes régions du monde. Après l’abominable défaite du Japon, l’empereur a gardé sa sacralité, mais vidée de son sens. Les japonais ont donc commencé à l’appeler « néant sacré » (Patrick Smith, Japan : a Reinterpretation, Knopf Doubleday Publishing Group, 2011).
« Néant sacré » est l’expression qui décrit le mieux les valeurs de la civilisation occidentale d’aujourd’hui. Même si tout le monde les sacralise, ces valeurs sont vidées de leur sens, comme c’est le cas pour la liberté. Le problème ne se limite donc pas à l’échec de l’exportation de ces valeurs. Dans la culture contemporaine, rien n’a de sens, parce que tout est éphémère. Au lieu d’être attentif à l’être dans le monde, on s’attache au devenir, à ce qui est transitoire. Les idéologies sont tombées, mais la peur de l’autre a augmenté. Le nihilisme a reculé, mais il a été remplacé par une neutralité passive. Le terme “post” (comme dans post-industriel, post-historique, post-moderne, etc.) n’implique rien d’autre qu’une incapacité à donner un sens à la condition humaine présente.
Jürgen Habermas y voit une conséquence de l’exclusion de la religion hors de la vie publique. Et, dans le fond, tous les défis sociaux auxquels nous devons faire face peuvent effectivement se rapporter à une incapacité à donner un sens à la vie, sens dont l’une des sources est précisément la religion.
Les postmodernistes pensent avoir libéré l’humanité de binômes tels que bien-mal, présence-absence, moi-l’autre, mais au lieu d’opposer les éléments de ces binômes ils les posent sur le même plan : ils sont en fait devenus incapables de formuler des jugements, ce qui élimine aussi toute interaction avec la réalité et uniformise l’identité individuelle et collective.
Le postmodernisme s’est battu contre l’exclusion du “différent”, mais il n’a su le faire qu’en excluant la “différence”, étant donné qu’on pense que la vie en commun pacifique ne peut s’imposer qu’en excluant l’expérience religieuse et éthique hors de la sphère publique. Mais comme l’expérience religieuse est l’un des éléments les plus importants de l’identité, en réalité, l’exclusion de la différence devient l’exclusion de soi-même.

LIBERTÉ
Mais cette laïcité extrémiste a-t-elle réussi à réaliser son objectif ?
Aujourd’hui, il n’y a pas de métropole européenne qui n’abrite une “société parallèle”, où vivent les immigrés musulmans. En France, on a voté une loi qui interdit l’exhibition des symboles religieux dans l’espace public. Ainsi, la France est devenue un État dont la constitution protège la différence et le pluralisme religieux, mais dont les lois en criminalisent l’expression. En raison de l’exclusion de la différence hors de l’espace public, la relation des immigrés avec leur nouvelle société est conçue comme une adaptation et non une interaction. Cela a conduit à la création de sociétés parallèles en conflit avec le milieu environnant qui, pour eux, reste un milieu étranger.
Dans un tel contexte culturel, la liberté ne veut rien dire. La véritable liberté a un visage, un nom, des limites fixées par l’expérience humaine de la personne. Sinon, c’est une forme vidée de son sens qui contribue, comme la culture islamique contemporaine, à l’exclusion de la personne, de son expérience et de son identité. On passerait alors du “néant sacré” au “rien n’est sacré”. De fait, rien n’est sacré tant que la forme reste centrale et que la personne est marginalisée.
Dans le Coran, comme dans la Bible, Adam commence à entrer en relation avec le monde en nommant les choses. Au contraire, l’Adam contemporain perd chaque jour un peu de son univers parce qu’il oublie le nom des choses, il ne les nomme plus, et il ne lui importe même plus de les nommer. Aujourd’hui, l’homme est devenu un post-Adam. Alors que pour affronter le défi d’aujourd’hui on a besoin comme jamais de revenir au sens religieux, à l’expérience personnelle. Au véritable Adam.

 

Wael FAROUQ, Traces 24/02/2015
Wael Farouq est professeur de Langue arabe à l’Université américaine du Caire et visiting professor à l’Université catholique du Milan. Certains de ses étudiants ont donné naissance au groupe Swap, formé de jeunes chrétiens et de jeunes musulmans.

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