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“Laïcité” : un concept encore opératoire ?

Il faut inventer une religion républicaine. Cette religion républicaine, qui doit accompagner la révolution matérielle, mais qui est la révolution spirituelle, c’est la laïcité. Et c’est pour ça d’ailleurs qu’on a pu parler au début du XXe siècle, de foi laïque, de religion laïque, et que la laïcité voulait être la création d’un esprit public, d’une morale laïque, et donc l’adhésion à un certain nombre de valeurs[1].

La pensée de monsieur Vincent Peillon, ministre de l’Education Nationale pendant les premiers temps du quinquennat hollandais, manifeste ce glissement du sens de la laïcité vers le laïcisme[2]. Elle ne désigne plus la seule neutralité de l’Etat (ce qui pourrait être entendu comme laïcité positive), respectant la liberté religieuse des membres d’une même cité et son expression publique, mais ce qui se présente comme la religion légitime de la république. Plus besoin d’église, le pouvoir politique s’occupe du for interne, la conscience de l’individu n’ayant de relation à rendre qu’à la République divinisée et ses valeurs. Le laïcisme se réalise précisément lorsque César se fait Dieu s’arrogeant les prérogatives du pouvoir spirituel, aliénant par voie de conséquence la liberté religieuse de l’individu.

Glissement de la laïcité au laïcisme, qui voudrait renvoyer toute autre religion non-républicaine au domaine de l’intime, et non seulement du privé, hors de toute manifestation sociale ou publique. D’où vient un tel durcissement, alors même que la société tend de plus en plus à un libéralisme moral ?

Si tout “système de valeur” est renvoyé à l’absolu de la liberté individuelle, il ne peut ni ne doit s’imposer à aucun. La République-Léviathan devient la seule garante de la liberté de conscience, en renvoyant toute autre “valeur religieuse” que les siennes à un paradigme archaïque, précédant le choix citoyen des valeurs républicaines.[3] La République devient la réalisation d’un choix conscient et libre du citoyen qui adhère à ses valeurs. Elle est une nouvelle naissance, une libération[4].

On peut comprendre que Monseigneur Vingt-Trois, à raison, puisse dire publiquement qu’en fait, “nous ne sommes pas seulement devant un effacement culturel des références chrétiennes qui serait le fruit d’un oubli ou d’une inculture. Nous sommes devant un projet militant qui hérite, pour une part, des vieux filons anticléricaux du XIXe siècle en feignant de craindre que l’Église puisse exercer un pouvoir occulte.[5] Mais il va encore plus loin en affirmant très clairement qu’aujourd’hui “la laïcité sert d’habillage au refus de l’islam”[6]… et peut-être aussi du christianisme ?

Christianisme et Islam sont renvoyés dos à dos, comme système de valeurs archaïques pour celui qui n’a pas choisi en conscience la religion républicaine. Le christianisme en a vu d’autres depuis ses débuts. Parce qu’il sait distinguer le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, il sait aussi que César doit lui aussi savoir rendre à Dieu ce qui lui appartient, et que son pouvoir temporel n’a pas autorité sur le for interne de la personne humaine, sans devenir totalitaire. Quant à l’Islam, il ne faut pas oublier qu’il n’est pas qu’une religion, mais un système politico-religieux totalisant, comme le rappelle Annie Laurent[7]. Dès lors, deux léviathans politico-religieux s’affrontent : l’Etat Islamique, contre l’Etat Républicain.

 

De fait, nous en arrivons au paradoxe dont il faut mesurer la portée : le relativisme éthique porte en lui le laïcisme.

La Note sur l’engagement chrétien en politique[8] a manifesté par avance ce paradoxe. Montrant que le défi culturel majeur auquel les chrétiens sont confrontés est précisément le relativisme éthique, le texte aborde la question de la laïcité aux numéros 5 et 6. Il précise : “Les personnes qui, au nom du respect de la conscience individuelle, voudraient voir dans le devoir moral qu’ont les chrétiens d’être en harmonie avec leur conscience un élément pour les disqualifier politiquement, leur refusant le droit d’agir en politique conformément à leurs convictions sur le bien commun, tomberaient dans une forme de laïcisme intolérant. Dans une telle perspective en effet, on entend refuser à la foi chrétienne non seulement toute importance politique et culturelle, mais jusqu’à la possibilité même d’une éthique naturelle. S’il en était ainsi, la voie serait ouverte à une anarchie morale qui ne pourrait jamais être identifiée à une forme quelconque de pluralisme légitime.”[9]

La dernière phrase de cette longue citation donne la clé du paradoxe que nous voulions montrer : le relativisme éthique renvoie toute “valeurs” religieuse, à la sphère de l’intime. Mais en même temps, pour se prémunir de toute anarchie morale dans l’ordre social, le pouvoir temporel s’arroge peu à peu le monopole d’une éthique citoyenne, ou sociétale, qui tente de concilier intérêts de la liberté individuelle et nécessité du vivre ensemble. Ce faisant, il tombe dans la tentation de s’arroger un pouvoir sur les consciences, au for interne, se substituant au pouvoir spirituel (laïcisme), en divinisant les “valeurs” du temps présent (soumises néanmoins à réévaluation par l’expression de la volonté générale, infaillible). Le laïcisme est un monstre, engendré par le relativisme éthique. Il est en lui-même totalitaire, un totalitarisme mou, anémiant doucement mais sûrement les consciences…

Or, en voulant se prémunir d’un risque de débordement religieux fondamentaliste ou extrémiste (quel que soit son nom et son origine), César ne fera que l’exacerber dans la mesure où il ne sera pas lui-même à sa place, et voudra prendre la place de Dieu. C’est ainsi que l’on peut se demander si, face à l’Islam comme au christianisme, la laïcité, comprise dans le système de pensée du relativisme éthique, est encore un concept opératoire. Ce n’est qu’en sortant d’un système de pensée qui signe la ruine de toute démocratie[10], que nous pourrons repenser la laïcité comme neutralité d’un Etat soucieux du respect de la liberté de conscience. C’est aussi dans la mesure où l’Etat assumera clairement sa responsabilité d’être garant du Bien Commun fondé sur le respect de la personne, qu’il aura la clairvoyance nécessaire sur les moyens à prendre face à un extrémisme qui ne se présente pas à lui uniquement comme une religion, mais aussi un système politique totalisant.

Tom d’Acq



[1] Vincent Peillon, La Révolution Française n’est pas terminée, Éditions du Seuil, Paris 2008

[2]La laïcité elle-même peut alors apparaître comme cette religion de la République recherchée depuis la Révolution.” idem, p. 162

[3] C’est en ce sens qu’on peut interpréter à nouveau la citation de Mr Peillon : Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper, car le point de départ de la laïcité c’est le respect absolu de la liberté de conscience. Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix.” (Peillon : « Je veux qu’on enseigne la morale laïque », Adelyne Fleury, Le Journal du Dimanche, samedi 01 septembre 2012.

[4]C’est à elle qu’il revient de briser ce cercle, de produire cette auto-institution, d’être la matrice qui engendre en permanence des républicains pour faire la République, République préservée, république pure, république hors du temps au sein de la République réelle, l’école doit opérer ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome. C’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle Eglise, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi.” V. Peillon, op. cit., p. 17.

[5] Cardinal André Vingt-Trois lors de la messe chrismale 2015, à consulter ici.

[6] Cardinal André Vingt-Trois, cité par lopinion.fr ( consultable ici ).

[7] Annie Laurent, “Depuis quelques années, certains intellectuels européens, lucides, éclairés et libres, admettent qu’une attitude privilégiant l’accueil inconditionnel de cette nouvelle religion et déterminée par une approche « laïcisante » ne permet pas d’appréhender la réalité islamique dans son exactitude et sa totalité. Elle ne permet pas de donner des réponses adéquates au défi présenté par l’islam puisque celui-ci est porteur d’un projet qui se veut à la fois social, politique et religieux : englobant, totalisant, voire totalitaire. Sur ce point aussi, le cardinal Biffi porte un regard lucide : « L’identification absolue entre religion et politique fait partie de la foi à laquelle les musulmans ne peuvent renoncer, même s’ils attendent prudemment pour la faire valoir d’être en situation de prépondérance”, in Les européens face au défi de l’islam, (consultable ici)

[8] Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Note doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique, 24 novembre 2002 (consultable ici).

[9] Op.cit. n°6

[10] Note Doctrinale, op. cit. n°2 : “L’histoire du XXe siècle suffit à montrer que les citoyens qui ont raison sont ceux qui jugent totalement fausse la thèse relativiste selon laquelle il n’existe pas une norme morale enracinée dans la nature même de l’homme, au jugement de laquelle doit se soumettre toute conception de l’homme, du bien commun et de l’État.

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