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Romano Guardini

Guardini : le voyage initiatique des temps modernes

[Texte paru dans la lettre écologique no 6.]

Un penseur majeur du XXe siècle analyse l’entrée dans la modernité comme un passage de l’humanité à l’âge adulte. Il invite les chrétiens à assumer la part de vérité de la pensée moderne, quel qu’en soit le prix à payer.

Romano Guardini (1885-1968) est un prêtre et théologien allemand, dont le procès de béatification a été ouvert par le pape François.

Entre 1923 et 1939, il enseigne la théologie à Berlin. À la fin de cette période, il rédige une synthèse de sa pensée anthropologique, qui sera traduite en français sous le titre : Le Monde et la Personne. Dans cet essai, Guardini s’interroge sur la façon d’être de l’homme par rapport au monde, en allemand Dasein (littéralement « être-là »). Cet ouvrage est notamment cité comme une référence par Mgr Giampaolo Crepaldi, principal rédacteur du compendium de la doctrine sociale de l’Église.

Guardini y met en lumière trois notions caractéristiques de l’homme moderne : la nature, le sujet et la culture. Il montre que ce cadre de pensée, qui nous est aujourd’hui familier, ne va historiquement pas de soi.

Les trois concepts des temps modernes

Jusqu’au Moyen Âge, le terme de nature est rarement employé. On lui préfère celui de création. À partir de la Renaissance, la nature désigne « la totalité des choses ; tout ce qu’il y a » (p. 17). Mais c’est aussi « un concept de valeur, une norme » (p. 17), qui fonde ultimement le bien. Chez les modernes, la nature en vient à tenir la place de Dieu.

Face à cette nature se tient le sujet. Ce concept est tout aussi rare au Moyen Âge et se déploie pleinement dans la philosophie de Kant. À une époque où on révère les grands génies, « la personnalité apparaît comme un fait premier que l’on ne peut pas dépasser » (p. 21). Le sujet devient lui aussi « principe et norme » (p. 22).

L’action d’un sujet autonome sur une nature autonome devient alors culture. Quand l’homme du Moyen Âge se mettait au service de l’œuvre créatrice de Dieu, l’homme moderne se veut lui-même créateur. Progressivement, la culture « confère l’indépendance à la science, à la politique, à l’art, (…) en les détachant des liens de la foi et même de toute morale » (p. 24).

Selon diverses variantes, la modernité attribue un caractère divin à la nature, au sujet ou à la culture. Cette absolutisation est bien sûr incompatible avec la foi chrétienne, et même commandée par « une intention profonde hostile à l’esprit de la révélation » (p. 29).

Le prix de la vérité

Cependant, au prix d’une certaine coupure du lien entre l’homme et Dieu, la modernité a levé le voile sur une vérité qui échappait au Moyen Age. Pour Guardini, « la vérité reste toujours la vérité, quel que soit le prix dont elle est payée » (p. 27). Il est donc juste pour les chrétiens de faire un inventaire dépassionné des apports des temps modernes.

Cette analyse est synthétisée par l’abbé Thibaut de Rincquesen, enseignant au collège des Bernardins, qui a consacré un mémoire de théologie dogmatique à l’an­thropologie de Guardini :

« Si l’homme médiéval exerçait un rapport naïf à l’existence et manifestait une forme de jeunesse d’esprit, l’homme moderne est quant à lui parvenu à la “majorité” (Mündigkeit). Il a acquis un pouvoir sur la nature, qu’il a scrutée et transformée avec zèle ; il a produit des œuvres toujours plus complexes et multiplié sa connaissance du réel. Dans le même temps, il a pris conscience de sa force et de ses faiblesses et il a découvert sa responsabilité sur le monde, signe de l’âge mûr. (…) Les chrétiens doivent faire en sorte que cette majorité atteinte par leur époque corresponde à une prise au sérieux de la responsabilité incombant à cette dernière et tendre à ce que le progrès de la connaissance s’accompagne d’un progrès moral, condition d’un plus grand bien pour l’homme. »

Guardini propose ici une première résolution au problème de la conception moderne de l’existence. Thibaut de Rincquesen conclut que l’entrée dans la modernité est irréversible : « Il est impossible de revenir à un rapport moins “sérieux” au monde : la modernité a voulu un tel passage à l’âge adulte ; les croyants discernent dans ce passage un accroissement de la responsabilité de l’homme devant Dieu. »

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