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Il NE FAUT PAS ATTENDRE GODOT

DISCOURS de Václav Havel, Associé étranger, à l’ ASMP

MONSIEUR LE PRESIDENT,

Je vous remercie de vos paroles. Je suis à la fois honoré et touché par la qualité et la profondeur de la lecture que vous avez faite de mon engagement et de celui de mes nombreux concitoyens.

CHERS CONFRÈRES,

C’est un grand honneur pour moi d’être élu parmi vous, en cette prestigieuse Académie des Sciences morales et politiques, honneur qui représente pour moi un grand encouragement aujourd’hui et me propose un grand pari sur l’avenir. Puisqu’il me revient le privilège d’être l’un des vôtres jusqu’à la fin de mes jours, je dois savoir en être digne. Je vous promets d’essayer d’honorer ce contrat.

Respectueux de l’esprit de cette belle tradition académique, j’ai l’agréable devoir de m’incliner, du haut de cette tribune, devant mon prédécesseur, l’économiste italien Giuseppe Ugo Papi, dont l’œuvre qui porte, entre autres, sur la mise en place des structures internationales de coopération économique, dépasse largement les frontières de son pays.

MESDAMES ET MESSIEURS,

Je viens parmi vous d’un pays qui, pendant de longues années, a vécu dans l’attente de sa liberté. Qu’il me soit permis de saisir cette occasion pour présenter une brève réflexion sur le phénomène de l’attente.

Il y a plusieurs manières d’attendre.

En attendant Godot, en tant qu’incarnation de la rédemption ou du salut universels, se situe à une extrémité de la large palette qui recouvre les différentes formes d’attente. L’attente de beaucoup d’entre nous qui vivions dans l’espace communiste était souvent, voire de façon permanente, proche de cette position limite. Encerclés, enserrés, colonisés de l’intérieur par le système totalitaire, les individus perdirent tout espoir de trouver une issue, la volonté d’agir et même le sentiment de pouvoir agir. Bref, ils perdirent l’espoir. Et pourtant ils ne perdirent pas le besoin d’espérance, ils ne pouvaient même pas le perdre car sans espoir la vie se vide de son sens. C’est pourquoi ils attendaient Godot. Faute de porter l’espérance en leur sein, ils l’attendaient de la part d’un vague salut venant de l’extérieur. Mais Godot — celui qui est attendu — ne vient jamais, simplement parce qu’il n’existe pas. Il n’est qu’un substitut d’espérance. Produit de notre impuissance, il n’est pas un espoir mais une illusion. Un bout de chiffon servant à rapiécer une âme déchirée, mais un chiffon lui-même percé de trous. L’espérance d’individus sans espoir. A l’autre bout de la palette, une autre sorte d’attente : l’attente en tant que patience. Une attente animée par la croyance que résister en disant la vérité est une question de principe, tout simplement parce qu’on doit le faire, sans calculer si demain ou jamais, cet engagement donnera ses fruits ou sera vain. Une attente forte de cette conviction qu’il ne faut pas se soucier de savoir si, un jour, la vérité rebelle sera valorisée, si elle triomphera, ou si, au contraire, comme tant de fois déjà, elle sera étouffée. Redire la vérité a un sens en soi, ne serait-ce que celui d’une brèche dans le règne du mensonge généralisé. Et aussi, mais en deuxième lieu seulement, une attente inspirée par la conviction que la graine semée prendra ainsi racine et germera un jour. Nul ne sait quand. Un jour. Pour d’autres générations peut-être. Cette attitude que, pour simplifier, nous appellerons dissidence supposait et cultivait la patience. Elle nous a appris à être patients. Elle nous a appris à attendre; l’attente en tant que patience. L’attente comme un état d’espérance et non comme une expression de désespoir. On pourrait dire qu’attendre Godot est dénué de sens, c’est se mentir à soi-même et c’est donc une perte de temps, alors que cet autre mode d’attendre en a un. Non plus un doux mensonge, mais une vie amère dans la vérité qui ne fait plus perdre le temps mais l’accomplit. Attendre la germination de la graine qui, par principe, est bonne, c’est autre chose qu’« attendre Godot ». Attendre Godot signifie attendre la floraison d’un lys que nous n’avons jamais planté.

Évitons tout malentendu : les citoyens vivant dans l’espace communiste ne se divisaient pas en ceux qui attendaient Godot d’une part et les dissidents d’autre part. Nous étions tous, dans une certaine mesure, tantôt de ceux qui attendaient Godot, tantôt des dissidents, les uns optant davantage et plus souvent pour la première solution, les autres pour la deuxième. Il est néanmoins possible de réduire cette expérience à la constatation qu’une attente ne vaut pas l’autre. Ma réflexion ne dérive pas, certes, d’un besoin pressant d’évoquer nostalgiquement le passé. Elle doit m’amener à découvrir ce que cette expérience signifie pour le présent et le futur.

Permettez-moi de parler, un moment, à la première personne : bien qu’exercé à cette patiente faculté d’attendre qui était celle des dissidents, persuadé de son sens profond, néanmoins pendant ces trois dernières années, donc depuis la paisible révolution anti-totalitaire, je sombrai de plus belle dans une impatience frôlant le désespoir. Je me tourmentais à l’idée que les transformations avançaient beaucoup trop lentement, que mon pays n’avait toujours pas une nouvelle constitution démocratique, que les Tchèques et les Slovaques n’arrivaient toujours pas à s’entendre sur leur co-existence dans un même État, que nous ne nous rapprochions pas assez rapidement du monde démocratique occidental et de ses structures, que nous n’étions pas capables d’assumer sagement le passé, que nous éliminions trop lentement les restes de l’ancien régime et de toute sa désolation morale.

Je souhaitais désespérément qu’un de ces objectifs au moins soit réalisé. Pour pouvoir le rayer de la carte comme un problème résolu et donc liquidé. Pour que le travail que j’exerçais à la tête du pays aboutisse enfin à un résultat visible, incontestable, tangible, indéniable, donc à quelque chose d’achevé. J’avais du mal à me résigner à l’idée que la politique était un processus sans fin, comme l’Histoire, processus qui ne nous permet jamais de dire : quelque chose est fini, achevé, terminé.

Comme si j’avais tout simplement oublié d’attendre, attendre de la seule manière qui ait un sens.

Aujourd’hui, avec le recul, j’ai tout loisir de repenser à cela. Et je commence à comprendre que mon impatience me fit succomber justement à ce que j’avais toujours soumis à une analyse critique. Je succombai à cette forme d’impatience, ô combien destructrice, de la civilisation technocratique moderne, imbue de sa rationalité, persuadée à tort que le monde n’est qu’une grille de mots croisés, où il n’y aurait qu’une seule solution correcte — soi-disant objective — au problème ; une solution dont je suis seul à décider de l’échéance. Sans m’en rendre compte, je succombais, de facto, à la certitude perverse d’être le maître absolu de la réalité, maître qui aurait pour seule vocation de parfaire cette réalité selon une formule toute faite. Et comme il revenait à moi seul d’en choisir le moment, il n’y avait aucune raison de ne pas le faire tout de suite.

Bref, je pensais que le temps m’appartenait.

C’était une grande erreur.

Or, le Monde, l’Être et l’Histoire sont régis par un temps qui leur est propre, dans lequel nous pouvons, il est vrai, intervenir de façon créative, mais que nul ne maîtrise complètement. Le Monde et l’Être n’obéissent pas aveuglément aux injonctions d’un technocrate ou d’un technicien de la politique, ils ne sont pas là pour réaliser leurs prévisions. Ils se rebellent contre le temps de ces derniers de la même manière qu’ils n’acceptent pas son explication réductrice. Ainsi, si le Monde, l’Être et l’Histoire ont leurs surprises et leurs secrets qui prennent au dépourvu la raison moderne — qui est dans le fond rationaliste — ils suivent également une trajectoire tortueuse et souterraine qui leur est propre. Vouloir supprimer cette « tortuosité » impénétrable par un barrage infernal comporte beaucoup de risques, depuis la perte de la nappe phréatique jusqu’aux changements tragiques de la biosphère.

En resongeant à mon impatience politique, je dois nécessairement constater que l’homme politique d’aujourd’hui et de demain — permettez-moi d’utiliser le concept d’« homme politique post-moderne » — doit apprendre à attendre, dans le meilleur et dans le plus profond sens du mot. Il ne s’agit plus d’attendre Godot. Cette attente doit traduire un certain respect pour le mouvement intrinsèque et le déroulement de l’Être, pour la nature des choses, leur existence et leur dynamique autonomes qui résistent à toute manipulation violentes; cette attente doit s’appuyer sur la volonté de donner à tout phénomène la liberté de révéler son propre fondement, sa vraie substance. Le comportement de l’homme politique post-moderne ne doit plus procéder d’une analyse impersonnelle mais d’une vision personnelle. Au lieu de se fonder sur l’orgueil il doit se nourrir de l’humilité.

Se distinguant ainsi d’une machine, le monde se refuse au contrôle absolu. De même qu’on ne peut le reconstruire de fond en comble à partir d’un quelconque concept technique. Les utopistes qui pensent ainsi finissent par provoquer d’horribles souffrances. Ainsi, détachée de l’âme humaine qui est par essence unique, la raison, lorsqu’elle s’érige en moteur principal de toute action politique, ne peut conduire qu’à la violence.

Le monde se révolte contre l’ordre imposé par le cerveau, un cerveau qui semble avoir oublié qu’il n’est qu’une modeste partie de cette architecture infiniment riche qui se nomme le monde. Plus le monde est contraint avec rigueur et impatience à des catégories rationnelles, plus grandes sont les explosions de l’irrationalité dont il nous surprend.

Oui, moi-même, critique sarcastique de tous les exégètes orgueilleux de ce monde qui est le nôtre, j’ai dû me souvenir qu’il ne fallait pas seulement expliquer le monde, mais aussi le comprendre. Il ne suffit pas de lui imposer nos propres paroles, mais il faut tendre l’oreille et être à l’écoute de la « polyphonie » de ses messages souvent contradictoires. Il ne suffit pas de décrire en termes scientifiques le mécanisme des choses et des phénomènes, mais il faut les sentir et les éprouver dans leur âme. Il ne faut pas compter uniquement sur le calendrier que nous avons fixé à notre action sur le monde, mais il faut aussi honorer un calendrier infiniment plus complexe, celui que le Monde impose et qui est partie intégrante des milliers de calendriers autonomes régissant une multitude infinie de phénomènes naturels, historiques et humain.

Il ne faut pas attendre Godot.

Godot ne viendra pas car il n’existe pas.

Il est d’ailleurs impossible d’inventer Godot. L’exemple type d’un Godot imaginaire, celui qui finit par arriver, donc un faux, le Godot qui prétendait nous sauver mais qui n’a fait que détruire et décimer, ce fut le communisme.

Je constatai ainsi avec effroi que mon impatience à l’égard du rétablissement de la démocratie avait quelque chose de communiste. Ou plus généralement, quelque chose de rationaliste, l’unité des Lumières. J’avais voulu faire avancer l’histoire de la même manière qu’un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite.

Je crois qu’il faut apprendre à attendre comme on apprend à créer. Il faut semer patiemment les graines, arroser avec assiduité la terre où elles sont semées et accorder aux plantes le temps qui leur est propre.

On ne peut duper une plante, pas plus qu’on ne peut duper l’Histoire. Mais on peut l’arroser. Patiemment, tous les jours. Avec compréhension, avec humilité, certes, mais aussi avec amour.

Si les hommes politiques et les citoyens apprennent à attendre dans le meilleur sens du mot, manifestant ainsi leur estime pour l’ordre intrinsèque des choses et ses insondables profondeurs, s’ils comprennent que toute chose dispose de son temps dans ce Monde et que l’important, au-delà de ce qu’ils espèrent de la part du Monde et de l’Histoire, c’est aussi de savoir ce qu’espèrent le Monde et l’Histoire à leur tour, alors l’humanité ne peut pas finir aussi mal que nous l’imaginons parfois.

Mesdames et Messieurs,

Je viens d’un pays plein d’impatients. Ils sont peut-être impatients parce qu’ils avaient si longtemps attendu Godot et qu’ils ont l’impression qu’il est enfin arrivé. C’est une erreur aussi monumentale que celle de leur attente. Godot n’est pas venu. Et c’est très bien ainsi, car si un Godot arrivait, il ne serait que le Godot imaginaire, le Godot communiste. Seulement ce qui devait mûrir a mûri. Ce fruit aurait peut-être mûri plus tôt si nous avions su mieux l’arroser. Nous n’avons qu’une tâche : transformer les fruits de cette récolte en de nouvelles graines et les arroser patiemment.

Il n’y a aucune raison d’être impatients si le semis et l’arrosage sont bien faits. Il suffit de comprendre que notre attente n’est pas dénuée de sens.

Une attente qui a un sens, parce que générée par l’espoir et non par le désespoir, par la foi et non par la désespérance, par l’humilité devant le temps de ce monde et non par la crainte et sa sérénité, n’est pas accompagnée de l’ennui mais de la tension. Une telle attente est plus qu’une simple attente.

C’est la vie, la vie en tant que participation joyeuse au miracle de l’Etre.

Je vous remercie de votre attention.

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