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Chantal Delsol, La Haine du monde – Totalitarismes et postmodernité (éditions du Cerf) – Analyse IEPM

 

Le dernier essai de Chantal Delsol publié en février 2016 donne une analyse critique des représentations selon lesquelles notre temps serait « une époque de grand déploiement des libertés personnelles. Tous les choix sont rendus possibles par l’émancipation générale, la liberté des mœurs, la récusation de tous les tabous et l’esprit d’ouverture. » Dans ce passage du livre intitulé « Ce qui est légal est moral », l’auteur, membre de l’Institut, ajoute immédiatement : « Et cependant, les citoyens sont d’une docilité désarmante. Ils ploient l’échine et suivent le troupeau sans un mot. »

La thèse soutenue est que notre époque est au plus haut point exposée à un totalitarisme discret mais efficace. Notre époque, dite « post-moderne » parce qu’elle rejette à juste titre la terreur à laquelle ont abouti les Etats modernes, reste totalitaire lorsqu’elle exige que chacun adhère à l’idéal d’autonomie absolue qui s’oppose à tout enracinement.

Le totalitarisme aujourd’hui

Ce totalitarisme, anticipé par Tocqueville dans son observation de la démocratie américaine, a été le mieux décrit, selon Chantal Delsol, par les intellectuels confrontés aux régimes communistes. A la fin de la guerre froide, ces intellectuels ont fait le constat que la fin du communisme ne signifie pas la fin de la promesse trompeuse d’une émancipation absolue. C’est ici que le totalitarisme perdure.

Ainsi, la conception du bonheur comme émancipation et déracinement est aujourd’hui défendue au plus haut niveau de la sphère publique : les objectifs de développement de l’Organisation des Nations Unies donnent comme priorité à l’humanité de satisfaire les « besoins essentiels » de chacun.

Avec force Chantal Delsol entend démasquer cet idéal destructeur qui conduit à réduire l’homme à sa plus simple dimension avec un slogan qui pourrait être : « Renonçons à tout attachement et chacun pourra se nourrir ». L’actualité semble confirmer cette vision du monde : pour les tenants de celle-ci, l’islamisme ne démontre-t-il pas les méfaits du monothéisme et l’incompatibilité des sociétés prémodernes avec l’idéal post-moderne de paix et de tranquillité ?

L’essai démontre patiemment qu’un tel idéal purement matérialiste a pour conséquence de généraliser l’envie et la jalousie. Misant sur l’unité abstraite de la « masse »[1] qui serait permise par la recherche par chacun d’un confort minimal que personne ne saurait refuser à son voisin, il aboutit à la division, à la « haine du monde ». En aucune façon en effet la « masse » ne saurait se satisfaire d’un confort minimal : elle est constituée de personnes ayant chacune une attente de reconnaissance de sa particularité.

Pour Chantal Delsol, les difficultés de notre temps ne résultent pas d’une résistance obscurantiste à l’idéal d’autonomie absolue, mais du caractère totalitaire de cet idéal qui ne peut se réaliser que par la négation de la personne et de sa liberté.

La démocratie lieu du débat entre enracinement et émancipation

Elle estime que cet objectif prive la démocratie occidentale de sa substance, qui est de « servir les débats autour de l’enracinement et de l’émancipation ». Supprimer ce débat revient à rendre impossible toute liberté, de façon non brutale mais insidieusement en discréditant tout attachement aux liens hérités du passé. Pour Chantal Delsol, la suppression du débat était aussi bien l’objectif du régime conservateur de Salazar, que dans de certains courants « modernistes ».

Il n’y a pas de pessimisme chez Chantal Delsol dans la mesure où elle ne considère pas que ce débat démocratique soit impossible, ni qu’il ait été davantage réalisé dans le passé. Il n’y a pas non plus d’optimisme puisque le fait démocratique est pour elle une réalité, un cadre que les hommes se sont donné, durablement nous l’espérons tant il est difficile aujourd’hui de lui préférer les alternatives envisagées.

Ce cadre peut être confisqué, détourné par des personnes qui pourtant s’en réclament. La tâche du philosophe est, devant ce risque, de rappeler que le bonheur ne peut se trouver que dans la tension vécue par chacun entre ses aspirations à l’émancipation et à l’enracinement. La liberté naît de cette tension, et non de sa résolution dans l’un ou l’autre de ses pôles.

Le tragique de la condition humaine

Le débat démocratique répond ainsi à une contradiction de la nature humaine. A juste titre Chantal Delsol estime qu’il est inhérent à celle-ci de chercher à échapper au déterminisme. Elle démontre brillamment qu’échapper au déterminisme ne se fait ni par l’émancipation ni par l’enracinement mais par l’expérience et la maîtrise de la tension entre ces deux aspirations qui traversent les personnes et surtout les relations entre les personnes. Chantal Delsol identifie là le tragique de l’existence humaine.

Ce tragique n’est pas le tragique de l’Antiquité, magnifiquement dépeint par Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. C’est un tragique moderne où chaque progrès technique peut entraîner un recul de l’humanité, où chaque progrès du droit peut restreindre la liberté, où chaque avancée économique peut renforcer les inégalités. Nier ce tragique constitue une tentation de l’homme moderne.

La croyance que le bonheur humain ne peut se réaliser qu’en échappant à ce tragique explique les tentatives pour inventer un système éducatif absolument égalitaire[2] : se réduisant peu à peu à des méthodes purement mécaniques parce qu’impersonnelles, un tel système prive les enfants des repères nécessaires pour devenir libres, c’est-à-dire pour vivre le tragique de l’existence, tisser des relations vraiment personnelles et trouver ainsi leur rôle dans la nation.

Pire, dans nos sociétés occidentales, ces tentatives reviennent en réalité à contester radicalement la légitimité même de la civilisation judéo-chrétienne, par crainte de l’imposer aux personnes qui n’en sont pas issues. Chantal Delsol établit au contraire que la solidarité fondatrice de toute société réside dans le fait que les différences entre les personnes les rendent dépendantes les unes des autres[3].

C’est même cette conception de la différence qui constitue le caractère universel de la civilisation judéo-chrétienne et rend absolument indispensable de poursuivre et même d’étendre et d’approfondir sa transmission. Cette transmission n’a rien d’autoritaire : au contraire les totalitarismes du 20e siècle partagent avec notre époque le souci de mettre fin à cette transmission.

La liberté comme relation

Dans un passage remarquable de l’essai, la liberté telle que la civilisation judéo-chrétienne est parvenue à la définir est analysée comme un accomplissement de la personne réalisé dans la relation à l’autre : au sein de la famille, où se constitue notamment l’identité sexuelle (on naît femme et on le devient), au sein de la communauté de quartier qui est une image de la communauté nationale, au sein de la nation qui donne l’identité politique, ou encore au sein de la communauté religieuse, qui donne l’identité spirituelle[4].

Dans cette conception, la liberté est indépendante de la fonction sociale et de l’origine ethnique parce qu’elle se réalise dans la relation à l’autre (émancipation). Cette émancipation n’est cependant possible précisément que dans l’enracinement.

C’est en effet l’enracinement qui fait courir le risque de vouloir créer une relation de domination (prosélytisme, transmission par la force d’un type de civilisation). Mais Chantal Delsol démontre que l’absence d’enracinement est encore plus dangereux : la liberté ne peut se réaliser sans surmonter cette tendance à la domination née de l’enracinement. En l’absence d’enracinement, la relation se limite à une technique impersonnelle et se prive de toute compréhension réciproque.

Au contraire, dans la relation qui surmonte la différence liée à l’enracinement se crée la confiance qui seule permet à deux libertés de se réaliser. Cela passe par une souffrance puisque la confiance suppose d’accepter la limite. Cela passe aussi par le conflit : il n’y a pas d’harmonie préétablie entre les cultures. Le règlement de ces conflits est ainsi la responsabilité majeure des Etats « post-modernes » s’ils veulent réaliser la liberté.

 

L’institut éthique et politique Montalembert partage nombre des analyses de Chantal Delsol, même si certains passages poussent trop loin la critique de l’opinion façonnée par la culture « dominante ». Il est en particulier difficile de comprendre le parallèle dressé entre l’hostilité des médias à l’humoriste Dieudonné et celle qu’ils manifestent à l’encontre d’Eric Zemmour. De même, certains philosophes sont critiqués au regard de la perception qu’ont certains de leur pensée et l’on attendrait que la philosophe distingue entre cette perception et la réalité de leur pensée.

En revanche, le diagnostic porté sur le totalitarisme contemporain nous paraît pleinement juste : lorsque l’Etat s’immisce dans la construction de la personne, il devient totalitaire. Au contraire, en créant un cadre commun qui permet aux personnes de se construire dans leur relation aux différentes communautés d’appartenance et d’ainsi expérimenter le « tragique » des limites que l’Etat rend possible le débat sur l’enracinement et l’émancipation. Débat intérieur à chacun et débat au sein de chaque communauté et de la nation dans son ensemble.

N’est-ce pas l’enjeu principal pour les Etats « post-modernes » d’identifier cette limite au-delà de laquelle l’autorité publique porte atteinte à la liberté ? Concrètement, cette autolimitation de l’Etat (ou principe de subsidiarité) passe par l’introduction de la liberté d’initiative et de choix dans les domaines fondamentaux pour la société que sont l’éducation, la protection sociale et la construction de logements : c’est en effet dans ces domaines essentiels à la vie de chacun que peut le mieux faire l’apprentissage de la société, de la liberté personnelle et de la confiance.

Il s’agit d’un enjeu essentiel pour la légitimité de l’Etat. Si l’Etat parvient à mettre en œuvre cette subsidiarité, et permet ainsi la construction de la liberté personnelle et de la confiance, il pourra légitimement s’affirmer et jouer son rôle de règlement des conflits (adoption de la loi, définition du cadre des activités communes, sanctions nécessaires pour le faire respecter).

Ainsi l’équilibre des pouvoirs n’est pas une fin en soi mais le résultat et la condition d’une construction équilibrée des personnes et des communautés. Cet équilibre doit structurer et animer le débat constant sur l’enracinement et l’émancipation nécessaire pour surmonter le risque d’absolutiser la personne ou l’une ou l’autre des communautés.

Chantal Delsol explique très bien pourquoi ce débat reste insuffisant en France : le caractère anti-religieux des Lumières françaises a conduit beaucoup de responsables politiques et d’intellectuels à chercher dans l’immanence les vertus de la transcendance dont ils se privaient à la suite des grands maîtres « libertins ». Alors que les Lumières ont permis dans d’autres pays de créer le débat, cette posture radicale l’a interdit ou du moins drastiquement limité en France, empêchant finalement la nation française de jouer tout son rôle dans le monde d’aujourd’hui.

Il reste en conclusion un point que l’essai laisse sans réponse : la capacité des civilisations autres que la civilisation judéo-chrétienne à établir ce débat entre l’enracinement et l’émancipation. Personne ne peut garantir que ce débat soit possible dans chaque civilisation. On touche ici la limite entre transmission et domination : l’effort que l’Occident doit mener pour transmettre la civilisation judéo-chrétienne ne peut passer par une domination politique. Cela a été tenté par les Etats modernes et a non seulement échoué mais provoqué une rancune profonde : une telle tentative est en contradiction avec ses propres principes.

La transmission de notre civilisation à l’extérieur ne peut passer que par le débat avec les autres civilisations. Rien ne garantit qu’il aboutisse à une adhésion, mais cette incertitude ne peut conduire à imposer par la force un régime politique ou un autre. L’Occident peut en revanche proposer sa formidable capacité à éduquer les enfants et doit dans ce cadre chercher les méthodes permettant de le faire dans le respect des autres civilisations : les enfants qui bénéficient de cette éducation ne doivent pas devenir des déracinés.

La question est toute autre dans les pays occidentaux à l’égard des immigrés venus sur leur sol. Le choix devrait être clairement proposé entre l’assimilation, étant bien posé que chaque personne assimilée apportera sa propre contribution à la civilisation qu’il adoptera, et l’acculturation, celle-ci ayant vocation à permettre une cohabitation temporaire dans le respect de la civilisation d’accueil.

[1] Chantal Delsol cite Csezlaw Milosz, prix Nobel de littérature en 1980. Son livre La pensée captive (1953) écrit après sa rupture avec le gouvernement révolutionnaire polonais critique le « ketman » des sociétés soviétiques, mot perse qui « indique le discours imposé dans les sociétés islamiques anciennes : procédé qui consiste à mentir pour ne pas s’exclure de la société, à dire ce qu’il faut dire plutôt que ce que l’on considère comme la vérité ».

[2] Au début du livre la philosophe cite un intéressant passage de Tolstoï selon lequel à son époque la grandeur pouvait tout justifier. Si notre époque est critique face à un tel idéal, l’utopie égalitaire selon laquelle chacun aurait droit à son jour de gloire promet des catastrophes peut-être plus graves encore.

[3] Ainsi le tragique ne résulte pas de la solitude de l’homme (contrairement à l’intuition de Pascal) mais de sa finitude : l’homme ne peut se définir que par rapport à une communauté plus large qui n’est jamais universelle – et qui n’est surtout jamais un absolu. Chaque personne, chaque collectivité se construit et se libère dans la prise de conscience de ses particularités et des singularités de la communauté spirituelle et politique qui l’englobe. C’est ainsi que l’émancipation peut servir à améliorer l’héritage.

[4] Même la nation, forme de communauté où les différences sont admises, et même valorisées, dans un idéal partagé, se construit dans sa relation avec les autres nations. Chantal Delsol cite sur ce point le philosophe Johannes Althusius dont la réflexion porte précisément sur la souveraineté populaire et son articulation avec l’autorité dans le cadre fédéral.

Tristan DIEFENBACHER

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