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Révolte pour le Bien Commun : Constituer une communauté nouvelle

La POLIS parallèle

Pour se mettre dans cet état d’esprit, nous trouvons un excellent modèle dans l’expérience des dissidents au régime communiste tchèque. Le dramaturge et prisonnier politique Václav Havel et ses proches on écrit, sous des degrés d’oppression et de persécution inimaginables pour nous, des essais qui offrent une saisissante vision de ce qu’est la politique chrétienne dans un monde où ses tenants sont une minorité impuissante et méprisée. Havel, mort en 2011, professait une « politique antipolitique », dont l’essence était de « vivre en vérité ». Il le développa fameusement dans un long essai écrit en 1978, le Pouvoir des sans pouvoir, qui électrisa, à sa publication, les mouvements de résistance en Europe de l’Est. C’est un livre remarquable, que tous les chrétiens orthodoxes occidentaux devraient lire et méditer. Prenons l’exemple, écrit Havel, d’un marchand de primeurs vivant sous un régime communiste, qui mettrait sur sa devanture une pancarte clamant : « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! » II ne le fait pas nécessairement parce qu’il y croit ; tout ce qu’il souhaite, c’est ne pas avoir d’ennuis. Et s’il n’y croit pas vraiment, il s empêche de ressentir l’humiliation d’une telle coercition en se disant qu’après tout, il n’y a pas de mal à ce que les travailleurs de tous les pays s’unissent. C’est par la peur que l’idéologie officielle se maintient au pouvoir, et par elle que, finalement, le marchand de primeurs changera d’opinion. Ceux qui « vivent dans le mensonge », pour Havel, collaborent au système et compromettent jusqu’à leur humanité. 46 Toute action qui contredit l’idéologie officielle est une négation de tout le système. Que se passe-t-il si le marchand de primeurs cesse d’accrocher la pancarte ? S’il refuse de se plier à la règle ? « Sa révolte est une tentative de vivre en vérité », et elle va lui coûter cher. Il perdra son travail, sa position sociale. Ses enfants n’obtiendront peut-être pas l’université qu’ils veulent, s’ils ont la possibilité d’aller à l’université. Il sera rejeté et ostracisé. Mais en s’affirmant témoin de la vérité, il a accompli quelque chose de puissant : il a affirmé que l’empereur était nu. Et parce l’empereur est, de fait, nu, quelque chose de dangereux vient de naître. Par son action, en s’adressant au monde, il a permis à tous de voir ce qu’il y avait derrière le rideau. Il leur a montré qu’il était vraiment possible de vivre en vérité. L’action du marchand, parce qu’elle est publique, est politique, c’est inévitable. Il se fait le témoin de la vérité de ses convictions en se montrant prêt à souffrir pour elles, ce qui fait de lui une menace pour le système, mais lui permet de préserver son humanité. C’est là pour Havel une plus grande réussite que le maintien au pouvoir de tel ou tel parti (ce que nous avons hélas pu voir lors de la bien triste campagne présidentielle américaine de 2016). « Un meilleur système n’assure pas forcément une meilleure vie, poursuit Havel. C’est même l’inverse : on ne peut fonder un meilleur système qu’en améliorant d’abord la vie.». La solution est de créer et soutenir des « structures parallèles » dans lesquelles on puisse vivre la vérité en communauté. N’est-ce pas une forme de fuite, de ghettoïsation volontaire ? Pas du tout, répond Havel : une communauté contre-culturelle qui abandonnerait le devoir qu’elle a de venir activement en aide aux autres ne proposerait finalement qu’une « version plus sophistiquée d’une vie dans le mensonge ». Le mathématicien et dissident Vaclav Benda nous donne une bonne idée de ce que pourrait être cette vie meilleure. Fervent catholique, Benda pensait que le communisme maintenait sur le peuple son implacable emprise en isolant les gens et en coupant les liens sociaux qu’ils formaient naturellement. Le régime tchèque s’en prenait violemment à l’Église catholique et forçait les croyants à vivre leur foi en privé, derrière leurs murs, par peur d’attirer l’attention sur eux. Benda contribua au mouvement dissident en créant le concept de « polis parallèle », une société à part, mais poreuse, existant au ban de l’ordre communiste officiel. Le philosophe politique Flag Taylor, spécialiste de la dissidence tchèque, explique ainsi que « selon Benda, les dissidents ne pouvaient se contenter de dénoncer le gouvernement communiste : ils devaient positivement s’engager dans le monde ». Benda, malgré les risques pesant sur lui, sa femme et leurs six enfants, rejeta donc la ghettoïsation. Il n’envisageait pas de collaboration avec les communistes, mais il ne supportait pas non plus le silence, qu’il considérait comme une trahison des valeurs chrétiennes de justice, de charité et de témoignage. Pour lui, l’incitation de Havel à « vivre en vérité » ne pouvait signifier qu’une chose : vivre en chrétiens et en communauté. La polis parallèle qu’il appelait de ses vœux devait, d’après lui, se battre pour « préserver et renouveler la communauté nationale au sens large », et défendre les valeurs, les institutions et les conditions matérielles sans lesquelles une telle communauté ne pouvait exister. « Je crois personnellement que l’un des moyens les plus efficaces, les plus douloureux et les plus irréparables d’éliminer la race humaine ou les nations serait le retour à la barbarie, 1 abandon de la raison et de l’apprentissage, la perte des traditions et de la mémoire. Le régime en place, par intention autant que par sa nature intrinsèquement nihiliste, a tout fait pour y parvenir. L’objectif des mouvements citoyens indépendants qui œuvrent à bâtir une polis parallèle doit en être le contraire. Les échecs ne doivent pas nous décourager. Nous devons considérer comme une priorité d’investir le champ de l’école et de l’éducation ». La polis parallèle n’est donc pas une communauté retranchée derrière ses murs : elle vise à établir (ou rétablir) des pratiques et des institutions communes à même d’inverser les processus d’isolation et de fragmentation de la société contemporaine. (Souvenons-nous, à ce propos, des mots de frère Ignace, lorsqu’il reconnaît la nécessité des frontières, des limites formelles derrière lesquelles nous puissions vivre et nourrir notre foi, mais appelle à les « faire bouger, les repousser toujours plus loin ».) La polis parallèle de Benda est censée « retourner à la vérité et à la justice, à un ordre de valeurs profondes, et rappeler l’inaliénable dignité de la personne humaine et la nécessité qu’il y a à construire des communautés fondées sur l’amour et la responsabilité ». En d’autres termes, les chrétiens dissidents qui font le pari bénédictin doivent garder à l’esprit que leurs projets ont pour but de créer un meilleur avenir, non seulement pour eux, mais pour tous ceux qui les entourent. Projet pharaonique, certes, mais Benda savait bien que les causes abstraites appréciées par les intellectuels n’étaient pas de nature à attirer grand monde. C’est pourquoi il proposait des actions pratiques, que chaque Tchèque pouvait faire au quotidien. Taylor explique ainsi les principes de la pensée de Benda : « Si vous n’avez pas apprécié l’éducation telle qu’elle est pratiquée par l’université, aidez les étudiants à suivre un cours clandestin dispensé par tel brillant professeur renvoyé par le gouvernement. Publiez de bons romans par le samizdaf (réseau clandestin de diffusion d’écrits dissidents en URSS et dans le bloc de l’Est), et donnez-les aux gens pour qu’ils voient ce qu’ils manquent. Soutenez l’instruction théologique des séminaristes clandestins. Quand les gens se rendront compte que la résistance concerne quelque chose d’important à leurs yeux, ce qui n’est possible que si un certain nombre de personnes s’engage à préserver ce qui doit l’être, alors ils agiront ». Comment appliquer aujourd’hui cette vision des dissidents tchèques, qu’on l’appelle « politique antipolitique » ou « polis parallèle » ? Havel nous donne plusieurs exemples. Pensez à ces professeurs qui font en sorte que les enfants apprennent ce qu’aucune école publique ne leur enseignera. Pensez à ces auteurs qui écrivent ce qu’ils pensent vraiment et trouvent un moyen de le publier, quel qu’en soit le prix. Pensez à ces prêtres, à ces pasteurs qui mènent une vie de foi malgré I’opprobre et les obstacles légaux ; à ces artistes qui se fichent de l’opinion officielle. Pensez à ces jeunes qui décident de ne pas se vouer au concept moderne de succès, pour demeurer intègres contre vents et marées. Tous ceux qui refusent de se fondre dans la masse et préfèrent créer leurs propres structures ont fait le pari bénédictin. Si nous voulons que notre foi change le monde, nous devons commencer localement Les communautés inspirées par saint Benoît doivent être réduites, car «au-delà d’un certain seuil, les liens entre les hommes – la confiance et la responsabilité – ne fonctionnent plus ». Elles devraient également « partir naturellement du bas », c’est-à-dire fonctionner de manière organique et non planifiée depuis un centre de décision. Elles naissent dans le cœur de chacun, s’étendent à la famille, puis à la paroisse, au quartier, et ainsi de suite. C’est en étant proche d’eux que l’on peut savoir ce que ses voisins veulent et ce dont ils ont besoin. À l’époque de Benda, les Tchèques ne se considéraient pas comme une communauté. Un pouvoir totalitaire les en empêchait. Pour repolitiser les siens, Benda chercha à faire renaître en eux le désir d’être tout simplement ensemble. « Benda nous donne à réfléchir, écrit Taylor. Moi-même, je ne connais pas très bien mes voisins, à part la famille qui habite juste à côté. Il n’y a pas de bar de quartier où je puisse rencontrer les membres de ma communauté. Il y a sans doute beaucoup à faire pour réactiver la sociabilité naturelle des gens. Nous ne savons probablement pas tout ce que nous manquons. »

Louis BOIS

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