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Des caisses automatiques : la France pour les robots ?

Quel phénomène amène une grande librairie religieuse parisienne à remplacer ses caissiers par des machines, des caisses automatiques, et à supprimer ainsi, du moins on le suppose, les emplois correspondants ? Dès lors qu’une machine peut faire, à moindre coût, le travail de l’homme, celui-ci est-il condamné à perdre sa place ? Le raisonnement économique sous-jacent est simple et connu : maîtrise des coûts par la diminution de la masse salariale et concentration de la gestion des ressources humaines sur les personnes dites à haut potentiel. On ajoutera, dans le cas d’espèce, la fragilité économique du secteur concerné, la vente de livres, touché à la fois par la baisse du nombre de lecteurs et par la concurrence d’internet et des grandes surfaces.

On nous objectera que les travailleurs concernés, grâce à une formation professionnelle adaptée, retrouveront un emploi et se consacreront bientôt à des tâches d’une plus grande technicité ; que les fonctions d’accueil et de conseil, plus valorisantes seront renforcées. Acceptons en l’augure. Observons toutefois la réalité courante. Toutes les personnes ne disposent pas toutes et tout le temps des mêmes capacités d’adaptation. Certaines d’entre elles risquent de ne rien retrouver ou de traverser une longue période de chômage. D’autres pouvaient en outre avoir besoin, à un moment donné de leur vie professionnelle, d’un emploi complémentaire, comme c’est le cas pour certains étudiants. La raréfaction de ce type d’emplois va aussi les mettre en difficulté. Pour eux, le remplacement de l’homme par la machine constitue un outrage individuel et une faute sociale. Individuellement, on laisse entendre que leur travail n’était pas digne d’être exécuté par un homme. Socialement, on participe, par ce type d’agissement, à la dislocation de la société.

Notre avenir commun, si on le souhaite pacifié, passe en effet par la construction d’une société où chacun peut subvenir à ses besoins par sa propre activité, quelle qu’elle soit. Là encore, les méfaits individuels du chômage sont connus mais il ne faut pas sous-estimer ses effets collectifs à moyen terme. Il s’agit ni plus ni moins que la disparition de la possibilité d’un avenir commun.

Au nom de la protection de notre modèle social, nous excluons du marché du travail une part croissante de la population. Les charges sociales, qui financent notre protection sociale, pèsent lourdement sur le coût du travail. Les employeurs renoncent à embaucher. Dans bien des cas, ils optent pour la mécanisation, pas simplement dans l’industrie mais aussi dans le commerce et les services. Il faut dire que les Français, au nom d’un égalitarisme ravageur qui méprise les tâches dites subalternes, ne favorisent pas la promotion des petits emplois. Les seuls tolérés se développent à l’ombre de la puissance publique. Ils prennent habituellement la forme de contrats aidés. Le secteur public crée ainsi ce que le privé ne peut plus s’offrir. Le politique pense aussi, sur deniers publics, se constituer une clientèle politique.

Il faut donc créer le terrain favorable à la résurgence de ces petits emplois. La première condition est d’abattre le mur invisible qui sépare les travailleurs des non-travailleurs. Pour cela, nous devons collectivement accepter d’abaisser les standards de notre protection sociale, d’en amoindrir le coût global, permettant par conséquent l’emploi des catégories de la population les plus fragiles. À court terme, cela représente un sacrifice et le gouvernement devra peut-être affronter sur ce sujet les syndicats et le patronat réunis. Mais le jeu en vaut la chandelle puisqu’il s’agit de préparer une société capable d’intégrer l’ensemble de ses membres. Autre condition à remplir, tout aussi essentielle que la baisse des charges et peut-être plus difficile encore à atteindre : changer notre regard, individuellement et collectivement sur ce qu’il est convenu d’appeler les  « petits emplois », des emplois qui demandent des qualifications réduites, dont la productivité immédiate n’est pas optimale, mais que les familles françaises ont tort de mépriser alors qu’elles devraient s’en remettre à l’adage : « il n’y a pas de sot métier ». Le compendium de la doctrine sociale de l’église ne dit pas autre chose quand il affirme que «  le travail a une dimension sociale intrinsèque ». C’est cette dimension qu’il convient de mettre en valeur.

Il ne s’agit pas ici de jeter l’opprobre sur telle ou telle entreprise qui agit dans un environnement contraint, mais il est clair que cet exemple limité du remplacement de caissiers par des caisses automatiques nous signale une nouvelle fois l’urgence d’une double réforme de notre marché du travail et de nos mentalités. Durant les années 1811-1812, les ouvriers britanniques brisèrent les métiers à tisser qui allaient les priver de travail. Ils luttaient certes pour leur survie, mais d’abord pour leur dignité. Si nous ne souhaitons pas en pratique démolir des machines qui refleuriraient ailleurs, faisons les disparaître en baissant les charges, en acceptant le sacrifice d’une partie de ce qui nous protège mais qui empêche d’autres personnes de travailler, en convertissant notre regard sur ces métiers. Le chômage baissera. Davantage de nos concitoyens trouveront une juste place dans la société, qu’ils contribueront de nouveau à édifier. Gageons que la violence des quartiers populaires diminuera. Un optimum de moyen terme, au service de l’emploi, de la personne et de la société, doit l’emporter sur un optimum de court terme, équilibre condamné de faible emploi et de protection sociale déraisonnable et partant, de délocalisation et de mécanisation à outrance. Georges Bernanos nous en avertissait dans « la France contre les robots » : « un monde gagné pour la technique est perdu pour la liberté. »

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