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Note DSE N°4 : Le fondement de la solidarité

100 ans de doctrine sociale de l’Eglise :

Quels principes pour quels objectifs ?

 

Extraits de l’encyclique Centesimus Annus,

Rome, 1er mai 1991,

mémoire de saint Joseph, travailleur

 

Le fondement de la solidarité

 

Jean Paul II reprend les thèmes de l’encyclique de Léon XIII Rerum Novarum pour en montrer l’actualité et l’influence sur l’histoire du XXe siècle.

Alors que des débats ont lieu aujourd’hui autour des propos du pape François, les extraits proposés permettent de comprendre que ces propos s’inscrivent fidèlement dans la doctrine sociale de l’Eglise.

On pourrait objecter que le pape François met plus l’accent sur la dimension solidaire de la doctrine sociale de l’église, au détriment de l’affirmation du droit à la propriété et à l’épargne.

Une telle objection ne tient pas : au contraire en condamnant les rigidités de notre société le pape nous appelle à revenir à l’initiative et à l’esprit d’entreprise qui restent la source des réussites solidaires.

(…)

  1. Je voudrais proposer maintenant une « relecture » de l’encyclique de Léon XIII, et inviter à porter un regard « rétrospectif » sur son texte lui-même afin de redécouvrir la richesse des principes fondamentaux qui y sont formulés pour la solution de la question ouvrière. Mais j’invite aussi à porter un regard « actuel » sur les « choses nouvelles » qui nous entourent et dans lesquelles nous nous trouvons immergés, pour ainsi dire, bien différentes des « choses nouvelles » qui caractérisaient l’ultime décennie du siècle dernier. J’invite enfin à porter le regard « vers l’avenir », alors qu’on entrevoit déjà le troisième millénaire de l’ère chrétienne, lourd d’inconnu mais aussi de promesses. Inconnu et promesses qui font appel à notre imagination et à notre créativité, qui nous stimulent aussi, en tant que disciples du Christ, le « Maître unique » (cf. Mt 23, 8), dans notre responsabilité de montrer la voie, de proclamer la vérité et de communiquer la vie qu’il est lui-même (cf. Jn 14, 6). (…)

C’est en vertu de la conscience qu’il avait de sa mission de successeur de Pierre que Léon XIII décida de prendre la parole, et c’est la même conscience qui anime aujourd’hui son successeur. Comme lui, et comme les Papes avant et après lui, je m’inspire de l’image évangélique du « scribe devenu disciple du Royaume des cieux », dont le Seigneur dit qu’il « est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13, 52). Le trésor est le grand courant de la Tradition de l’Eglise qui contient les « choses anciennes », reçues et transmises depuis toujours, et qui permet de lire les « choses nouvelles » au milieu desquelles se déroule la vie de l’Eglise et du monde. (…)

 

Face à un conflit qui opposait les hommes entre eux, pour ainsi dire comme des « loups », jusque sur le plan de la subsistance matérielle des uns et de l’opulence des autres, le Pape ne craignait pas d’intervenir en vertu de sa « charge apostolique », c’est-à-dire de la mission qu’il a reçue de Jésus-Christ lui-même de « paître les agneaux et les brebis » (cf. Jn 21, 15-17), de « lier et délier sur la terre » pour le Royaume des cieux (cf. Mt 16, 19). Son intention était certainement de rétablir la paix, et le lecteur d’aujourd’hui ne peut que remarquer la sévère condamnation de la lutte des classes qu’il prononça sans appel. Mais il était bien conscient du fait que la paix s’édifie sur le fondement de la justice : l’encyclique avait précisément pour contenu essentiel de proclamer les conditions fondamentales de la justice dans la conjoncture économique et sociale de l’époque. (…)

Léon XIII, à la suite de ses prédécesseurs, établissait de la sorte un modèle permanent pour l’Eglise. Celle-ci, en effet, a une parole à dire face à des situations humaines déterminées, individuelles et communautaires, nationales et internationales, pour lesquelles elle énonce une véritable doctrine, un corpus qui lui permet d’analyser les réalités sociales, comme aussi de se prononcer sur elles et de donner des orientations pour la juste solution des problèmes qu’elles posent.

Du temps de Léon XIII, une telle conception des droits et des devoirs de l’Eglise était bien loin d’être communément admise. En effet, deux tendances prédominaient : l’une, tournée vers ce monde et vers cette vie, à laquelle la foi devait rester étrangère ; l’autre, vers un salut purement situé dans l’au-delà, et qui n’apportait ni lumière ni orientations pour la vie sur terre. En publiant Rerum novarum, le Pape donnait pour ainsi dire « droit de cité » à l’Eglise dans les réalités changeantes de la vie publique. Cela devait se préciser davantage encore par la suite.

En effet, l’enseignement et la diffusion de la doctrine sociale de l’Eglise appartiennent à sa mission d’évangélisation ; c’est une partie essentielle du message chrétien, car cette doctrine en propose les conséquences directes dans la vie de la société et elle place le travail quotidien et la lutte pour la justice dans le cadre du témoignage rendu au Christ Sauveur. Elle est également une source d’unité et de paix face aux conflits qui surgissent inévitablement dans le domaine économique et social. Ainsi, il devient possible de vivre les nouvelles situations sans amoindrir la dignité transcendante de la personne humaine ni en soi-même ni chez les adversaires, et de trouver la voie de solutions correctes. (…)

  1. En se proposant de faire la lumière sur le conflit survenu entre le capital et le travail, Léon XIII affirmait les droits fondamentaux des travailleurs. C’est pourquoi la clé de lecture du texte pontifical est la dignité du travailleur en tant que tel et, de ce fait, la dignité du travail défini comme « l’activité humaine ordonnée à la satisfaction des besoins de la vie, notamment à sa conservation ». Le Pape qualifiait le travail de « personnel », parce que « la force de travail est inhérente à la personne et appartient en propre à celui qui l’exerce et dont elle est l’apanage ». Le travail appartient ainsi à la vocation de toute personne ; l’homme s’exprime donc et se réalise dans son activité laborieuse.

Le travail possède en même temps une dimension « sociale », par sa relation étroite tant avec la famille qu’avec le bien commun, « puisqu’on peut affirmer sans se tromper que le travail des ouvriers est à l’origine de la richesse des Etats ». (…)

Il existe sans aucun doute un autre principe important, celui du droit à la « propriété privée ». La longueur du développement que lui consacre l’encyclique révèle à elle seule l’importance qui lui revient. Le Pape est bien conscient du fait que la propriété privée n’est pas une valeur absolue et il ne manque pas de proclamer les principes complémentaires indispensables, tels que celui de la destination universelle des biens de la terre. Par ailleurs, s’il est vrai que le type de propriété privée qu’il considère au premier chef est celui de la propriété de la terre, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui conservent leur valeur les raisons avancées pour protéger la propriété privée, c’est-à-dire pour affirmer le droit de posséder ce qui est nécessaire au développement personnel et à celui de sa famille, quelle que soit la forme effective prise par ce droit. (…)

  1. En relation étroite avec le droit de propriété, l’encyclique de Léon XIII affirme également d’autres droits, en disant qu’ils sont inhérents à la personne humaine et inaliénables. Au rang de ces droits, le « droit naturel de l’homme » à former des associations privées occupe une place de premier plan par l’ampleur du développement que lui consacre le Pape et l’importance qu’il lui attribue ; il s’agit avant tout du droit à créer des associations professionnelles de chefs d’entreprise et d’ouvriers ou simplement d’ouvriers. On saisit ici le motif pour lequel l’Eglise défend et approuve la création de ce qu’on appelle couramment des syndicats, non certes par préjugé idéologique ni pour céder à une mentalité de classe, mais parce que s’associer est un droit naturel de l’être humain et, par conséquent, un droit antérieur à sa reconnaissance par la société politique.

En effet, « il n’est pas au pouvoir de l’Etat d’interdire leur existence », car « l’Etat est fait pour protéger et non pour détruire le droit naturel. En interdisant de telles associations, il s’attaquerait lui-même ». Avec ce droit que le Pape — il est juste de le souligner — reconnaît explicitement aux ouvriers, ou, pour reprendre ses termes, aux « prolétaires », sont affirmés de manière tout aussi claire les droits à la « limitation des heures de travail », au repos légitime et à une différence de traitement pour les enfants et les femmes en ce qui concerne la forme et la durée du travail.

  1. Immédiatement après, le Pape énonce un autre droit du travailleur en tant que personne. Il s’agit du droit à un « juste salaire », droit qui ne peut être laissé « au libre consentement des parties, de telle sorte que l’employeur, après avoir payé le salaire convenu, aurait rempli ses engagements et ne semblerait rien devoir d’autre ». (…)
  1. Une autre donnée importante, riche d’enseignements pour notre époque, est la conception des rapports de l’Etat avec les citoyens. Rerum novarum critique les deux systèmes sociaux et économiques, le socialisme et le libéralisme. Elle consacre au premier la partie initiale qui réaffirme le droit à la propriété privée. Au contraire, il n’y a pas de section spécialement consacrée au second système, mais — et ceci mérite que l’on y porte attention — les critiques à son égard apparaissent lorsqu’est traité le thème des devoirs de l’Etat. L’Etat ne peut se borner à « veiller sur une partie de ses citoyens », celle qui est riche et prospère, et il ne peut « négliger l’autre », qui représente sans aucun doute la grande majorité du corps social. Sinon il est porté atteinte à la justice qui veut que l’on rende à chacun ce qui lui appartient.

« Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d’une manière spéciale des petits et des pauvres. La classe riche, qui est forte de par ses biens, a moins besoin de la protection publique ; la classe pauvre, sans richesse pour la mettre à l’abri, compte surtout sur la protection de l’Etat. L’Etat doit donc entourer de soins et d’une sollicitude toute particulière les travailleurs qui appartiennent à la foule des déshérités ».

Ces passages gardent leur valeur aujourd’hui, surtout face aux nouvelles formes de pauvreté qui existent dans le monde, d’autant que des affirmations si importantes ne dépendent nullement d’une conception déterminée de l’Etat ni d’une théorie politique particulière. Le Pape reprend un principe élémentaire de toute saine organisation politique : dans une société, plus les individus sont vulnérables, plus ils ont besoin de l’intérêt et de l’attention que leur portent les autres, et, en particulier, de l’intervention des pouvoirs publics.

Ainsi, le principe de solidarité, comme on dit aujourd’hui, dont j’ai rappelé, dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, la valeur dans l’ordre interne de chaque nation comme dans l’ordre international, apparaît comme l’un des principes fondamentaux de la conception chrétienne de l’organisation politique et sociale. Il a été énoncé à plusieurs reprises par Léon XIII sous le nom d’« amitié » que nous trouvons déjà dans la philosophie grecque. Pie XI le désigna par le terme non moins significatif de « charité sociale », tandis que Paul VI, élargissant le concept en fonction des multiples dimensions modernes de la question sociale, parlait de « civilisation de l’amour ». (…)

Si Léon XIII en appelle à l’Etat pour remédier selon la justice à la condition des pauvres, il le fait aussi parce qu’il reconnaît, à juste titre, que l’Etat a le devoir de veiller au bien commun et de pourvoir à ce que chaque secteur de la vie sociale, sans exclure celui de l’économie, contribue à le promouvoir, tout en respectant la juste autonomie de chacun d’entre eux. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure que, pour le Pape Léon XIII, la solution de la question sociale devrait dans tous les cas venir de l’Etat. Au contraire, il insiste à plusieurs reprises sur les nécessaires limites de l’intervention de l’Etat et sur sa nature de simple instrument, puisque l’individu, la famille et la société lui sont antérieurs et que l’Etat existe pour protéger leurs droits respectifs sans jamais les opprimer.

Selon Rerum novarum et toute la doctrine sociale de l’Eglise, le caractère social de l’homme ne s’épuise pas dans l’Etat, mais il se réalise dans divers groupes intermédiaires, de la famille aux groupes économiques, sociaux, politiques et culturels qui, découlant de la même nature humaine, ont — toujours à l’intérieur du bien commun — leur autonomie propre. C’est ce que j’ai appelé la « personnalité » de la société qui, avec la personnalité de l’individu, a été éliminée par le « socialisme réel ». (…)

C’est par sa réponse à l’appel de Dieu contenu dans l’être des choses que l’homme prend conscience de sa dignité transcendante. Tout homme doit donner cette réponse, car en elle il atteint le sommet de son humanité, et aucun mécanisme social ou sujet collectif ne peut se substituer à lui. La négation de Dieu prive la personne de ses racines et, en conséquence, incite à réorganiser l’ordre social sans tenir compte de la dignité et de la responsabilité de la personne.

L’athéisme dont on parle est, du reste, étroitement lié au rationalisme de la philosophie des lumières, qui conçoit la réalité humaine et sociale d’une manière mécaniste. On nie ainsi l’intuition ultime de la vraie grandeur de l’homme, sa transcendance par rapport au monde des choses, la contradiction qu’il ressent dans son cœur entre le désir d’une plénitude de bien et son impuissance à l’obtenir et, surtout, le besoin de salut qui en dérive. (…)

Ce qui est condamné dans la lutte des classes, c’est plutôt l’idée d’un conflit dans lequel n’interviennent pas de considérations de caractère éthique ou juridique, qui se refuse à respecter la dignité de la personne chez autrui (et, par voie de conséquence, en soi- même), qui exclut pour cela un accommodement raisonnable et recherche non pas le bien général de la société, mais plutôt un intérêt de parti qui se substitue au bien commun et veut détruire ce qui s’oppose à lui. Il s’agit, en un mot, de la reprise — dans le domaine du conflit interne entre groupes sociaux — de la doctrine de la « guerre totale » que le militarisme et l’impérialisme de l’époque faisaient prévaloir dans le domaine des rapports internationaux. (…)

  1. Rerum novarum s’oppose — comme on l’a dit — à l’étatisation des instruments de production, qui réduirait chaque citoyen à n’être qu’une pièce dans la machine de l’Etat. Elle critique aussi résolument la conception de l’Etat qui laisse le domaine de l’économie totalement en dehors de son champ d’intérêt et d’action. Certes, il existe une sphère légitime d’autonomie pour les activités économiques, dans laquelle l’Etat ne doit pas entrer. Cependant, il a le devoir de déterminer le cadre juridique à l’intérieur duquel se déploient les rapports économiques et de sauvegarder ainsi les conditions premières d’une économie libre, qui présuppose une certaine égalité entre les parties, d’une manière telle que l’une d’elles ne soit pas par rapport à l’autre puissante au point de la réduire pratiquement en esclavage.

A ce sujet, Rerum novarum montre la voie des justes réformes susceptibles de redonner au travail sa dignité d’activité libre de l’homme. Ces réformes supposent que la société et l’Etat prennent leurs responsabilités surtout pour défendre le travailleur contre le cauchemar du chômage. Cela s’est réalisé historiquement de deux manières convergentes : soit par des politiques économiques destinées à assurer une croissance équilibrée et une situation de plein emploi ; soit par les assurances contre le chômage et par des politiques de reconversion professionnelle appropriées pour faciliter le passage des travailleurs de secteurs en crise vers d’autres secteurs en développement.

En outre, la société et l’Etat doivent assurer des niveaux de salaire proportionnés à la subsistance du travailleur et de sa famille, ainsi qu’une certaine possibilité d’épargne. Cela requiert des efforts pour donner aux travailleurs des connaissances et des aptitudes toujours meilleures et susceptibles de rendre leur travail plus qualifié et plus productif ; mais cela requiert aussi une surveillance assidue et des mesures législatives appropriées pour couper court aux honteux phénomènes d’exploitation, surtout au détriment des travailleurs les plus démunis, des immigrés ou des marginaux. Dans ce domaine, le rôle des syndicats, qui négocient le salaire minimum et les conditions de travail, est déterminant.

Enfin, il faut garantir le respect d’horaires « humains » pour le travail et le repos, ainsi que le droit d’exprimer sa personnalité sur les lieux de travail, sans être violenté en aucune manière dans sa conscience ou dans sa dignité. Là encore, il convient de rappeler le rôle des syndicats, non seulement comme instruments de négociation mais encore comme « lieux » d’expression de la personnalité : ils sont utiles au développement d’une authentique culture du travail et ils aident les travailleurs à participer d’une façon pleinement humaine à la vie de l’entreprise.

L’Etat doit contribuer à la réalisation de ces objectifs directement et indirectement. Indirectement et suivant le principe de subsidiarité, en créant les conditions favorables au libre exercice de l’activité économique, qui conduit à une offre abondante de possibilités de travail et de sources de richesse. Directement et suivant le principe de solidarité, en imposant, pour la défense des plus faibles, certaines limites à l’autonomie des parties qui décident des conditions du travail, et en assurant dans chaque cas un minimum vital au travailleur sans emploi. (…)

  1. Quand on lit l’encyclique en la reliant à tout le riche enseignement du Pape Léon XIII, on voit qu’au fond elle montre les conséquences d’une erreur de très grande portée sur le terrain économique et social. L’erreur, comme on l’a dit, consiste en une conception de la liberté humaine qui la soustrait à l’obéissance à la vérité et donc aussi au devoir de respecter les droits des autres hommes. Le sens de la liberté se trouve alors dans un amour de soi qui va jusqu’au mépris de Dieu et du prochain, dans un amour qui conduit à l’affirmation illimitée de l’intérêt particulier et ne se laisse arrêter par aucune obligation de justice. (…)

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