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Laissons-nous bousculer par l’encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune.

 

La lecture d’une encyclique n’est jamais facile. Malgré l’aura du pape François et son sens de la communication, l’encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune n’échappe pas à cette règle. Face aux difficultés de notre monde, il paraît étonnant de chercher les solutions par l’écologie.

Pour l’institut éthique et politique Montalembert, qui souhaite contribuer à fonder davantage en vérité le débat éthique et politique, surmonter cette première réticence s’imposait : par principe la doctrine sociale de l’Eglise se nourrit des évolutions de la société pour apporter des réponses fondées dans la foi et capables d’éclairer chacun.

Cet effort de compréhension, particulièrement sollicité par l’aridité de la première partie de l’encyclique reprenant la plupart des résultats parfois contestés des sciences de l’environnement, mérite d’être fait : la méditation du mystère de la relation de l’homme avec la nature est un chemin de conversion des cœurs d’aujourd’hui, qu’ils soient ou non déjà sensibles à la parole chrétienne.  

 

1.    L’écologie selon François : un appel à la responsabilité

 

Même si l’introduction de l’encyclique démontre que la préoccupation écologique, depuis saint François d’Assise, marque l’église romaine, et particulièrement depuis le concile de Vatican II, le fait de consacrer une encyclique exclusivement à ce sujet est une nouveauté, dérangeante tant pour les chrétiens que pour les autres.

En lisant l’éloge appuyé fait par le pape des mouvements écologistes, sans doute bien des chrétiens s’interrogeront sur ce qui peut sembler une nouvelle « provocation ». La protection de la biodiversité, la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, ou encore la condamnation de la privatisation des biens naturels au profit de grandes entreprises ne sont pas, pour le pape François, des lubies doctrinaires. Chaque chrétien devrait ainsi se poser cette question : ai-je réellement essayé de comprendre la réalité de la situation, au-delà de toute idéologie ?  

François affirme sa conviction spirituelle que l’inquiétude devant la dégradation de l’environnement, comme autrefois l’inquiétude devant la situation sociale des ouvriers, doit pousser l’humanité à se remettre en question jusque dans ce qu’elle a de plus cher : ses conquêtes techniques et économiques, et finalement son rêve d’une société protégée de tout danger.

Pour le pape François, l’écologie n’est pas une révolution mais l’occasion pour chacun, et notamment pour chaque chrétien de s’interroger sur sa relation avec la création : au-delà des spéculations philosophiques et des exercices intellectuels, le pape nous rappelle que le bien commun ne peut être réalisé si l’homme ne prend toute disposition possible pour protéger la nature qui lui a été confiée pour construire ici-bas le royaume de Dieu.

Cette responsabilité de l’humanité à l’égard de la création est étudiée dans la deuxième partie de l’encyclique. Le commentaire de la Genèse proposé par le pape rappelle que « la pensée judéo-chrétienne a démystifié la nature » : la désacralisation de la nature est le fondement de la responsabilité de l’homme, qui fait partie de la nature mais a la capacité de la dominer.

La domination de la nature par l’homme ne peut se faire que dans le respect de celle-ci, et bien plus encore dans l’amour sincère pour ce que Dieu a créé. Cette explication du récit de la Genèse permet au pape de contredire l’interprétation souvent faite à tort de ce récit comme légitimant une « toute puissance » de l’homme sur la nature. Cette vision, à l’origine de la dégradation de l’environnement, n’est pas judéo-chrétienne : elle traduit une faille dans la relation à la nature, aux hommes et à Dieu que le pape n’hésite pas à comparer au crime de Caïn.

A l’inverse, la fraternité universelle chantée par saint François d’Assise est la réponse dont le pape nous invite à mesurer la profondeur au regard de nos difficultés : l’homme s’est-il vraiment libéré de la tentation de croire qu’il faudrait sacrifier une partie de la création pour obtenir le bonheur de l’humanité ?

Il est indispensable de se libérer de cette superstition toujours présente, parfois même chez les plus grands scientifiques, pour comprendre que la fraternité ne sera jamais l’œuvre de la volonté humaine et de ses réalisations techniques ou organisationnelles. Au contraire, la fraternité est une réalité préexistante à la technique, que l’homme peut briser ou au contraire confirmer et élever par son action.

De façon très pratique, François nous invite à la contemplation de la nature pour nous interroger sur notre place dans l’univers, sur l’adéquation de notre action avec le dessein de Dieu, et finalement sur notre capacité à participer à l’œuvre de Salut du Christ.

On peut être scandalisé par la disproportion entre cette simple contemplation et l’ampleur des combats à mener pour l’environnement et la fraternité humaine. Mais les conséquences dramatiques de certaines actions humaines ne peuvent justement trouver leur remède que par une conversion, dans l’humilité de l’âme, qui permet l’austérité du corps.

L’encyclique se termine par l’éloge des petits gestes, promus par les courants écologistes, dont le pape nous rappelle qu’ils ont été pour la première fois pensés par sainte Thérèse de Lisieux. Celle qui disait avoir trouvé l’amour au cœur de l’Eglise donnait par anticipation une vision juste de l’écologie : « Les fleurs qui croissent au bord du chemin ne captivent pas nos cœurs. Nous les regardons, nous les aimons, car elles nous parlent de Jésus, de sa puissance, de son amour, mais nos âmes restent libres. »

Face aux tensions de notre temps, face aux inquiétudes qui demeurent malgré les extraordinaires progrès humains, le retour à la contemplation de la nature est pour François le point de départ des chemins qui conduiront l’humanité à se dépasser de nouveau et ainsi à prendre pleinement possession de la technique développée depuis les Lumières.

 

 

2.    Une écologie fondée dans l’anthropologie

 

L’encyclique Laudato Si’ nous donne beaucoup de réponses pour la compréhension de la doctrine sociale de l’Eglise. Si l’on consent l’effort de simplicité auquel nous appelle avec insistance le pape François devant la nature, les positions les plus difficiles de l’Eglise deviennent beaucoup plus accessibles, notamment en ce qui concerne l’économie et les enjeux de développement.

Pour le pape, l’écologie a raison si elle combat une conception purement technique de la réalité, qui biaise la relation à la création car l’enferme dans une relation de domination et l’éclatement des champs de spécialisation. Ce combat peut être le combat commun de l’humanité d’aujourd’hui, non pour anéantir le progrès, mais pour que le progrès technique se concrétise par un véritable progrès de la fraternité.

Se libérer de l’illusion technocratique

L’encyclique critique la perception de la science, y compris économique, véhiculée par la « globalisation de la technocratie ». Cette critique est particulièrement utile pour comprendre pourquoi les papes ont toujours rejeté le « libéralisme » comme un mal aussi dangereux que le « socialisme » tout en défendant ses principes fondamentaux comme la liberté de choisir l’école de ses enfants et la liberté d’entreprendre au même titre que la recherche de la solidarité et, aujourd’hui, de la protection de l’environnement.

La critique du libéralisme ne vise pas la rationalité des théories économiques libérales mais le comportement consistant à compter sur ces théories pour faire l’économie de solutions propres à chaque enjeu de développement.

Ce comportement (« ah, s’ils laissaient faire le marché, tout serait plus simple ! ») aboutit soit à imposer des solutions sur une réalité très différente de celle où ces solutions ont été inventées, soit à laisser les pays en difficulté trouver seuls les solutions au motif qu’ils apprendront de leurs erreurs et que l’histoire passe ainsi par des crises inévitables.

Le pape appelle les responsables politiques des pays en développement à ne pas céder à la tentation de croire que des solutions peuvent être facilement dupliquées sans tenir compte des spécificités locales.

Cette tentation repose sur une confiance aveugle dans la possibilité de réparer les erreurs d’une époque, grâce à l’amélioration de la technique. L’écologie montre que des conséquences irréversibles résultent de décisions prises sans tenir suffisamment compte des équilibres locaux.  

Il est peut-être permis de commenter ce point en rappelant la théorie des climats de Montesquieu, fondatrice de la sociologie moderne par sa méthode objective, mais peut-être aussi par ses conclusions : les sociétés humaines sont profondément déterminées par leur environnement, la recherche de la liberté ne peut passer par la négation radicale des implications de ce déterminisme.

Comment identifier les bonnes réponses aux enjeux de développement ?

Le reproche habituellement fait à la doctrine sociale de l’Eglise mérite d’être particulièrement examiné sur cet aspect de l’encyclique : il n’y a que dans un monde de « bisounours » qu’on peut en appeler à la sagesse des dirigeants et des populations qui les désignent.

Ce reproche trahit le présupposé que l’Eglise cherche depuis toujours à ébranler. Ce présupposé peut être résumé de la façon suivante : « Il ne faut pas se faire trop d’illusions sur l’homme ; quand on mesure son ignorance, son goût de la facilité, on ne peut obtenir d’avancées sans une certaine dose de violence. » Ou encore : « Pour obtenir une petite avancée vers la rationalité, il faut s’arracher brutalement à son passé. »

L’encyclique renvoie ce présupposé à ses auteurs : en toute logique les dirigeants convaincus de ce présupposé devraient d’abord se faire violence à eux-mêmes c’est-à-dire renoncer à ce présupposé même. De cette remise en cause viendra une meilleure utilisation de l’excellence technique au service de l’humanité.

Le pape François demande dès le début de l’encyclique de freiner le rythme trépidant imposé par notre société et par son économie. Il fait aussi, de façon provocante, l’éloge du loisir, nécessaire pour ne pas se laisser dominer par ses instincts, et de la beauté, pour sortir de la recherche du plaisir immédiat.

C’est là que l’encyclique parvient peut-être vraiment à convaincre. La recherche par les dirigeants politiques et économiques de solutions de long terme suppose un profond changement, qui passe selon François par l’instauration de processus d’élaboration, de mise en place, de suivi et d’évaluation des décisions engageant les collectivités nationales ou locales.

Ces processus sont le moyen de comprendre autant que possible les besoins des populations locales et d’identifier les initiatives permettant de concilier le développement économique et les relations humaines telles qu’elles se sont construites historiquement. Ils consistent à responsabiliser chacun davantage. Il appartient aux dirigeants politiques et économiques de rechercher la méthode pour ce faire : c’est à son sujet que le débat devrait se faire, plutôt que sur des résultats toujours incertains.

L’organisation internationale proposée par Benoît XVI et que François appelle également de ses vœux serait précisément chargée de veiller à la mise en place de tels processus et d’apporter le matériel scientifique nécessaire à leur mise en place : tout débat a besoin d’une objectivité fondée sur des données scientifiques. Cette proposition ne mérite pas l’indignation qu’ont manifestée à son égard les prétendus « libéraux » !

 

La dernière partie de l’encyclique s’adresse plus particulièrement aux chrétiens. Le pape y dessine le chemin de la conversion écologique, qui pour lui est un des domaines où la foi peut se traduire en actions fructueuses au service de l’humanité. L’attention à l’environnement peut renouveler notre foi et, ce qui est l’essentiel, aboutir à des solutions à la mesure des enjeux. Une belle prière conclut le texte : il faut la lire pour commencer cette conversion, particulièrement pendant les négociations de la COP 21 !

http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.html

 

Tristan Diefenbacher

 

 

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