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Covid 19 : Retour à un vrai humanisme 2

Bertrand VERGELY, L’Homme Vivant

Nous vivons une crise de la politique et de la société. Rien d’étonnant à cela. Ce n’est pas l’homme vivant, éveillé qui nous guide mais l’homme endormi et ignorant. Il est possible de sortir de cette crise et de retrouver l’homme vivant, éveillé. Pour le comprendre, je reviendrai  sur 1. le sens profond de la politique, 2. la crise de l’humanisme aujourd’hui, 3. l’apport de Vaclav Havel avec son écrit Le pouvoir des sans pouvoirs enfin 4. le sens de l’homme vivant.

La crise de l’humanisme. 

     Il est aujourd’hui question de l’homme. Tout le monde parle même de l’homme. En chine, pays totalitaire, l’homme est au centre du projet chinois. Dans notre monde l’humanisme est le fondement de notre monde. Cet homme malheureusement n’est pas l’homme vivant. 

     Comme le dit le chœur dans Antigone de Sophocle : « Parmi toutes les merveilles du monde, la plus grande, c’est l’homme ». Si l’homme est ainsi la plus grande merveille de l’univers, cela vient de ce que, comme le montre Pascal, avec lui l’univers n’est pus simplement univers matériel. C’est un univers spirituel, l’homme faisant de l’univers un univers conscient en étant la conscience de l’univers. Penser l’homme, dans ces conditions, consiste à être à la hauteur de cette merveille. On est à la hauteur de cette merveille quand on vit l’homme ainsi que la vie tout court avec un sérieux fondamental. C’est ce que Kant appelle le devoir, le devoir étant le souci absolu de la pensée et du sérieux. Concrètement, cela revient à penser l’homme comme être tri-centrique, corps-âme-esprit en répondant à trois exigence : l’exigence matérielle (le corps), l’exigence personnelle (l’âme), l’exigence fondamentale (l’esprit). 

     L’humanisme qui est apparu à la Renaissance aurait pu penser un tel homme. Il ne l’a pas fait. En lieu et place de cela, on a assisté à cinq choses : l’humanisme bourgeois avec l’humanisation du divin, l’humanisme révolutionnaire avec la divinisation de l’homme, l’humanisme antitotalitaire, l’antihumanisme, enfin ce qui se passe aujourd’hui à savoir le post-humanisme avec  le transhumanisme. 

     L’humanisation du divin ou l’humanisme bourgeois. C’est l’humanisme qui apparaît à la Renaissance et qui se fonde autour de trois figures. D’abord celle du Prince, chef de guerre, politique, aventurier, marchand, mécène et séducteur.  Figure héroïque remplaçant ce héros céleste qu’est le saint par ce saint terrestre qu’est le héros. Ensuite, celle de l’honnête homme, homme social, de bonne compagnie, courtois, galant, cultivé, modéré, tolérant. Enfin, l’homme des Lumières, l’Encyclopédiste, homme ouvert d’esprit, partisan du progrès des sciences, des techniques, des droits politiques, du bien être social, de la culture et de la morale. 

     L’humanisme révolutionnaire ou la divinisation de l’homme. L’humanisme, c’est  bien, pense-t-on à la fin du XVIIIème siècle, au XIXème siècle et au XXème siècle, mais cela ne suffit pas. Il lui manque un but exaltant, transcendant. Comme il n’est pas question de revenir à la religion et à Dieu, l’homme remplace Dieu avec comme projet l’égalité afin de faire advenir l’humanité comme paradis sur terre et réalisation de l’histoire. En un mot l’homme est divinisé. Ce qui donne trois versions possibles de ce projet : la République et les droits de l’homme, le positivisme avec la religion de la science et de la sociologie, le marxisme avec son projet d’un humanisme total grâce au socialisme achevant l’histoire. 

     L’humanisme antitotalitaire.  Comme l’humanisme révolutionnaire s’est achevé en totalitarisme, la réaction à cet échec passe par un repli individualiste qui prend trois formes. L’individualisme libéral, soucieux de défendre la liberté économique, le pluralisme politique et le libéralisme moral. L’individualisme existentialiste défendant  la création personnelle et responsable de valeurs. L’individualisme libertin, essentiellement attaché à la liberté de mœurs ainsi qu’à une vision hédoniste de l’existence.  

     L’antihumanisme. Si l’individualisme incarne une première façon de critiquer le totalitarisme, il en existe une seconde. C’est celle que l’on trouve dans le projet de mort de l’homme. Dieu était le centre céleste de la représentation du monde. Puis, il y a eu l’homme comme centre terrestre. Pour les critiques du totalitarisme, si l’on veut se libérer de ce dernier, il ne faut plus de centre du tout. Ce qui passe par une déconstruction de toutes les identités, l’élimination de la généalogie, c’est-à-dire de l’origine et de l’histoire (Sloterdijke),  enfin, une nouvelle éthique inspirée par quatre éléments : le schizo (moi d’abord, tout seul dans ma bulle, cf. Deleuze), le fun (il faut pouvoir jouer avec tout et avoir du plaisir non stop), le cool (pas de conflit, no stress, on reste zen, on lâche prise, cf. Lipovetsky) et le trans (pour un monde arc-en-ciel post-hétéro, ouvert à toutes sexualités)

     Le transhumanisme. Si l’antihumanisme a déjà pas mal ébranlé le totalitarisme, il importe d’aller plus loin encore. Tant que subsistera l’ancien homme, le vieil homme avec ses conditionnements, l’homme ne pourra pas vraiment se libérer. Il sera menacé de retourner à ses vieux conditionnements. Pour le libérer vraiment, une seule possibilité : créer un homme augmenté par le biais d’une hybridation entre l’homme et la machine.  Un tel homme est appelé à être un homme libéré de tous les fléaux qui pèsent sur l’humanité, à savoir la mort, la maladie et les inégalités dues aux inégalités intellectuelles. Il est appelé à faire sauter les 4 différences  qui verrouillent l’humanité ; la différence homme-animai (pourquoi l’animal ne serait pas un homme et l’homme un animal ?), la différence homme-machine (pourquoi la machine ne serai-elle pas un homme et l’homme une machine ?), la différence homme-femme (pourquoi l’homme ne pourrait-il pas être une femme et la femme un homme ?), la différence homme-Dieu (qu’est-ce qui interdit de dire que Dieu c’est moi ou ce que je veux ?)     Faisons un bilan. Avec l’histoire de l’humanisme, où en est-on ? À un double paradoxe ; le triomphe de l’homme coïncide avec sa mort, sa mort coïncide avec son triomphe. L’humanisme a voulu faire triompher l’homme et la domination de l’homme. La domination de l’homme dominant tout y compris l’homme, il a fait disparaître celui-ci, il le fait disparaître, il le tue. L’antitotalitarisme  veut faire disparaître la disparition de l’homme. Il débouche sur un nouveau totalitarisme individualiste, déconstructionniste et technique, le tout-individu, le tout-déconstruction et le tout-nouvelles technologies conduisant à l’apparition des trois pouvoirs qui asservissent aujourd’hui : le relativisme nihiliste issu de l’individualisme moral, le dispositif de surveillance qui s’est emparé du monde et qui, sous couvert de lutter contre la délinquance, le terrorisme, le trafic de la  drogue, les dérapages, surveille tout, sans compter la surveillance de toutes les données mondiales par les fabricants d’ordinateurs et de portables, sans compter la surveillance qu’exercent les réseaux sociaux, enfin la prise en main du monde par les nouvelles technologies et du complexe politico-industriel qui entend diriger le monde grâce à elles et qui le dirige déjà.  

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