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Blasphème, liberté d’expression et post-démocratie

Les évènements du 7 au 11 janvier ont été l’occasion de beaucoup parler de la question du blasphème présenté comme la manifestation de la liberté d’expression et comme une véritable « valeur républicaine ». Le cri de « Je suis Charlie » poussé par plus de trois millions de manifestants en France se voulait un cri contre l’interdiction de blasphème dont « Charlie Hebdo » s’était fait le spécialiste dans l’univers du dessin et de la caricature.

 

L’interdiction du blasphème en Alsace et en Lorraine était présentée comme le signe d’un oubli du train de la modernité dans une région attardée où il faudrait rapidement changer les lois pour que tout un chacun puisse y blasphémer à son aise.

 

Pendant les jours qui ont suivi ces évènements, les « commentateurs » pouvaient, dans une seule et même phrase et sans même se rendre compte de la contradiction, parler des bienfaits du blasphème, expliquer qu’il s’agit là d’une façon de célébrer la liberté d’expression et interdire, dans le même souffle et si besoin est en ayant recours à la force, de toucher aux « valeurs de la République ».

 

Ces « commentateurs » en viennent même à jeter l’anathème sur ceux qui osent dire que la liberté d’expression a des limites autant que sur ceux qui peuvent penser que les principes « citoyens » de la République – principes dont ils se présentent, dans la pureté de leurs intentions, comme les seuls vrais défenseurs – pourraient parfois être interrogés. Il n’est pas possible de tout dire » entendait-on.

 

Alors, faut-il simplement accepter cette contradiction comme le font la plupart des gens en faisant semblant de ne pas la voir ou bien est-il encore possible de se demander ce qui permet au blasphème d’être admis quand il s’adresse à des religions mais interdit quand il s’agit de la République … en espérant que le seul fait de poser cette question ne s’oppose pas aux « valeurs de la République » ?

 

Ainsi, la légitimité du blasphème affirmée haut et fort depuis le 11 janvier exclurait dans la pratique et de façon indiscutable, certaine « valeurs » de la République et de la « citoyenneté » conférant à ces dernières, en quelque sorte, un caractère sacré, sacré oui, mais, cette fois-ci, intouchable. Ces valeurs seraient donc, « hors du champ de la liberté d’expression » puisque le test le plus sûr de cette liberté est précisément de pouvoir s’en prendre aux principes sacrés, éventuellement par le blasphème et la caricature.

 

Adrian Pabst, jeune Professeur et chercheur à l’Université du Kent, dans un article datant de 2012 fournit une grande partie de la réponse.

 

De façon tout à fait intéressante, Pabst explique que l’Etat moderne, tel qu’il existe aujourd’hui en France,  n’est qu’une transposition de l’Etat de droit divin de l’Ancien régime, dans le cadre d’une filiation qui s’est accompagnée, pour mieux en asseoir le pouvoir, d’une « immanentisation » du divin (divin sur lequel reposait la légitimité de l’Ancien régime) et d’une « transcendentalisation » de l’humain (pour permettre au régime qui remplaçait l’Ancien de trouver sa propre légitimité).

 

Nous serions donc bien devant un phénomène qui ressemble à s’y méprendre à une nouvelle religion, celle de la République.

 

Comme nous sommes en démocratie, cette religion est devenue religion d’Etat en vertu de l’autorité strictement quantitative que lui confère la majorité – même toute relative –  des électeurs. Cette nouvelle religion utilise toute la force des institutions publiques pour convertir ceux qui ont besoin de l’être et qui sont encore dans l’erreur et mettre en place son catéchisme, ses rituels, son enseignement. Elle a ses hauts et ses bas clergés, ses prédicateurs, ses lieux de culte, ses dévots,… Elle a ses « grand-messes » et ses saints. Elle a ses commandements et ses fêtes commémoratives.

 

Ceci a pour effet que, comme le note Pabst, cette nouvelle religion républicaine « investit toute la sphère politique et économique d’un sens de sacralité séculière ».

 

Et comme plus ça change, plus c’est la même chose, nous nous trouvons en France avec un régime qui, parce que républicain, n’est pas moins sourcilleux sur le fondement séculier mais sacralisé de sa propre légitimité que ne l’était l’Ancien régime sur les sources de la sienne. La notion de « droit divin » a été remplacée par celle du « droit républicain » et tout un chacun est invité à se plier à l’injonction de se conformer aux règles de la « République », règles aussi floues que sévères et aussi changeantes que les majorités qui se succèdent.

 

Les grands prélats de la République, cherchant à réglementer la vie de leurs ouailles dans le moindre détails et à sauver leurs âmes républicaines, s’en prennent donc, comme tous les bons ayatollahs, à nos libertés en fixant des limites à tous les domaines des activités humaines … au nom de grands principes républicains qu’ils sont seuls à pouvoir légitimement interpréter ou au nom de notre santé et de notre sécurité. Cette immense sollicitude leur donne tout le loisir de développer un autoritarisme invraisemblable en régime « démocratique » en faisant fi des libertés individuelles. Elle leur permet aussi de se dispenser de procéder à d’authentiques débats de société comme de rechercher l’onction électorale pour s’assurer, avant d’imposer leurs caprices réglementaires, qu’ils disposent encore de la légitimité sociale et électorale.

 

L’extension constante du domaine de la sollicitude « républicaine » de ces prélats s’accompagne d’un rétrécissement corrélatif du domaine des libertés et pourrait, s’il était autorisé de blasphémer à propos des « valeurs de la République », rencontrer l’opposition d’esprits récalcitrants au principe républicain de solidarité. Un tel mouvement serait clairement en contravention avec les commandements de la nouvelle religion mais pourrait être rapidement maîtrisé en utilisant tous les moyens de conviction dont le régime « démocratique » en place a l’exclusivité.

 

La question doit être posée ici de savoir s’il ne s’agit pas là de signes évidents d’un dévoiement de la démocratie telle que le monde libre l’a instaurée et pratiquée – dans le passé – et si cette interdiction du blasphème contre les valeurs de la République ne signale pas l’entrée du régime en zone dangereuse pour les libertés fondamentales, dont la plus importante est probablement la liberté d’expression.

 

Antonin Pujos

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