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Noël interroge notre laïcité

 Les religions, une ressource pour la société civile

 En Europe, l’opinion généralement la plus répandue est que, dans une société démocratique et plurielle, on peut établir un rapport correct entre les droits fondamentaux du citoyen et l’État, à la seule condition de ne pas introduire dans cette relation d’autres éléments de référence ou de médiation. La religion, dans ce contexte, constituerait un « troisième intrus », seulement tolérable à la condition d’être réduit à la sphère privée du seul individu. Selon la formule de Donati, un célèbre sociologue italien, « pour la démocratie occidentale actuelle, toutes les religions sont égales (indifférenciées). L’espace public est déclaré neutre face aux religions (…). Aux différentes religions, on demande et impose de considérer leur universalisme comme un fait privé. »

A ce sujet, l’affirmation de Kelsen est célèbre. « L’appréciation de la science rationnelle et la tendance à la tenir libre de toute intrusion métaphysique ou religieuse sont des traits caractéristiques de la démocratie moderne. »

Selon des principes qui varient d’un pays à l’autre, que ce soit en France, en Italie et en Espagne – des pays dans lesquels le débat sur la laïcité est particulièrement fiévreux -, on explique normalement que l’État contemporain doit être laïc et neutre. Mais il convient de bien interpréter cette formule. Dans ses acceptions les plus communes, en effet, l’adjectif « laïc » ne signifie pas seulement « areligieux », mais il résonne parfois comme un synonyme d’« antireligieux ». En effet, la thèse de Kelsen est aujourd’hui soumise à la critique. Non seulement de ceux qui, comme l’essayiste juif américain David Novak, soutiennent que « les personnes religieuses sont capables de créer la laïcité en la retirant de leurs propres traditions fondées sur la Révélation », mais aussi de ceux qui, en Europe, militent en faveur d’une réflexion, devenue nécessaire, sur la démocratie plurielle. Citons des chercheurs comme Böckenförde et Habermas, qui ont affirmé que l’État moderne ne peut naître que d’un consensus sur les procédures, mais n’excluent pas non plus que « l’État libéral et sécularisé » se nourrisse « de prémisses normatives que, par lui-même, il ne peut générer ».

Obliger les croyants à se comporter et si Deus non daretur et, par conséquent, à ne pas mentionner le lien entre la raison et l’origine première et divine d’une norme déterminée, n’est-ce pas un prix trop élevé pour vivre en société ? Il n’est pas possible d’exclure, du moins dans les principes, que la motivation religieuse puisse être importante dans l’espace public.

Il est acquis que la marginalisation de la religion dans la sphère sociale n’est pas acceptable pour les cultures non européennes. Pour ces dernières, en effet, la religion est fondamentalement un acte public. En ce sens, c’est véritablement l’émergence historique d’un processus parfois violent – je souligne le terme de processus -, celui de métissage de civilisations et de cultures, qui rend obsolète la solution moderne du rapport entre le religieux et le politique. L’expression de métissage de civilisations et de cultures – timidement apparue, il y a vingt ans, dans le monde de la recherche anthropologique et encore perçue par beaucoup avec appréhension et méfiance -, se révèle, à mon avis, beaucoup plus ouverte que les concepts d’identité et d’intégration.

Que pourrait être alors le nouveau profil public que les circonstances historiques actuelles exigent des religions, du moins en Occident ? Avant tout, il me semble souhaitable d’affirmer la nécessité d’une sphère publique plurielle et religieusement qualifiée, dans laquelle les religions rempliraient un rôle public, bien différencié des institutions de l’État et distinct de la société civile elle-même.

Le dialogue entre les grandes religions a plus que jamais besoin de cette nouvelle physionomie sociale. Il exige que le pouvoir politique, face aux religions, passe d’un comportement de tolérance passive à une attitude d’« ouverture active », qui ne réduit pas l’importance publique de la religion aux espaces accordés par l’État. Du côté des religions, il est nécessaire d’abandonner l’« auto-interprétation » de type privé ou fondamentaliste pour créer un terrain propice aux échanges réciproques et directs avec les autres religions et les autres cultures ; un espace de dialogue dans lequel les religions puissent jouer leur rôle dans le débat public sur les valeurs de civilisation et exprimer leurs vues historiques.

Angelo SCOLA

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