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Albert CAMUS : Le Vrai Humanisme

Un Homme révolté contre toute forme d’idéologie

Il y a soixante ans disparaissait l’UN DES PLUS GRANDS ÉCRIVAINS français du vingtième siècle, mis au ban par les intellectuels de son temps (à commencer par son « ami » Sartre) parce qu’il avait refusé toute idéologie. Ses œuvres témoignent d’une « ouverture indomptable » à toute la réalité, ainsi que d’une lutte passionnée pour ne rien censurer chez l’homme. À commencer par son besoin d’être pardonné.

Dans le siècle le plus nihiliste et tragique de toute l’histoire, Camus représente l’un des artistes qui se sont le plus fièrement opposés à cette évolution, non pas au nom d’une religion, mais au nom de l’expérience humaine, ce que nous appellerions – sans aucune crainte de forcer la réalité – l’expérience élémentaire.

Un homme n’est pas pleinement homme s’il ne s’ouvre pas à la réalité tout entière, totale. C’est notre véritable vocation, la vraie nature de la raison : Un artiste (autrement dit un homme) qui ne peut s’ouvrir à la réalité entière est comme mutilé.

En un siècle dans lequel la raison a été utilisée pour compter, diviser, regrouper, calculer, mesurer, un siècle où la raison a été l’instrument abstrait d’une informatisation et d’une bureaucratie de l’âme qui a conduit à l’extermination, Albert Camus, dans une solitude intellectuelle toujours plus grande et non désirée, affirme que la raison est autre chose. Mais l’homme n’est pas capable de cette totalité, il ne sait se tenir à la hauteur de sa propre vocation. C’est ce qu’on appelle le péché originel chez les chrétiens, quelque chose dont nous avons tous conscience : il suffit d’avoir eu l’ambition d’une grande réussite ou d’avoir eu une grande chance, une grande fortune, comme dit Camus, pour toucher du doigt cette limite.

Si l’on ne s’efforce pas d’aller jusqu’au bout, on ne comprendra même pas ses propres limites. Le plus grand des crimes, pour Camus, est cette mutilation anticipée de la possibilité de faire l’expérience de notre désir et de notre limite.

Le destin de l’Homme

Camus appartient à une génération d’écrivains qui n’a pas pu s’exprimer dans de grandes œuvres, tout comme la génération précédente.

Pour les auteurs de son époque, il n’y a pas de temps pour le roman, pas de temps pour les belles histoires d’amour ou les grandes épopées historiques. La littérature est au service d’une réflexion brûlante sur l’homme et son destin, sur l’homme mis à nu, décontextualisé, déraciné. À l’âge du totalitarisme, qui n’est pas terminé, l’homme apparaît sans racines, car l’histoire elle-même – le pouvoir qui fait l’histoire – ne veut pas entendre parler de racines et bannit notamment les racines chrétiennes parce qu’elles sont aujourd’hui les racines humaines.

Né en 1913 à Mondovi, en Algérie, Albert Camus conserva toujours l’Afrique comme lieu de ses racines, comme rive natale, gardienne de l’origine de sa patrie, la France.

L’Afrique fut sa « rive gauche ». C’est en Afrique que se déroulent ses romans les plus célèbres, L’étranger et La peste. L’étranger est sans doute le chef-d’œuvre littéraire de Camus. Les premiers mots figurent parmi les plus célèbres de toute la littérature du XXe siècle : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ». C’est de cette introduction que naît, par un acte d’obéissance absolue, toute l’histoire de Meursault, un homme dont la mère meurt, qui noue après l’enterrement une relation sans amour avec une femme, tue un arabe, est condamné à mort, refuse la visite d’un prêtre et ne se défend pas au procès, subissant à la fin la condamnation à mort.

Meursault est une nouveauté absolue dans la littérature. Jamais un tel personnage n’avait été mis en scène. Son indifférence n’a rien à envier à celle de Moravia, qui regarde l’ennui des riches bourgeois qui ont tout et ne savent plus éprouver de passions. Son indifférence est radicale : Meursault sort de l’histoire, qu’il ressent tout à coup comme étrangère, et sa vie se transforme en une série d’instants détachés les uns des autres, d’actes qui ne naissent de rien et ne mènent à rien.

Une humanité responsable

La raison de cette sortie est bien illustrée dans l’essai que Charles MOELLER consacra à Camus dans son ouvrage Littérature du XXe siècle et christianisme, qui lie l’histoire de Meursault à la recherche d’un état de pure innocence.

Les actions de Meursault sont des actions pures, son homicide est léger ; Meursault n’éprouve aucune culpabilité, le sang versé semble ne pas le concerner. Tout cela est absurde, mais Camus semble dire que l’absurde est devenu la seule voie, bien qu’impossible, par laquelle l’homme de son siècle, contemporain de toutes les horreurs, peut tenter de retrouver le sens de sa renaissance.

Sa pièce de théâtre la plus célèbre, Caligula, date de la même époque et traite une problématique similaire : plus le personnage se rend compte que l’homme est fait pour l’infini, plus il comprend qu’il est impossible de l’obtenir, ce qui le rend fou. L’une des premières versions du texte, remanié plusieurs fois, contient la fameuse formule « Soyez réalistes, demandez l’impossible », qui m’est si chère car on mesure comment le mystère (ouverture sur l’infini) peut triompher de l’absurde (non sens).

La peste est une grande métaphore de la guerre et de la folie qui a contaminé les hommes et les nations.

À Oran, une peste se répand lentement et finira par exterminer la majeure partie de la population. Peu d’hommes lui font face ; ils répondront à la douleur apparemment sans fin par la ténacité de leur solidarité concrète.

Ce qui frappe en relisant ce grand livre surtout dans les circonstances que nous vivons avec le COVID 19 et la gestion de la crise sanitaire dans notre pays, c’est comment CAMUS parle à nos gouvernants en affirmant son opposition acharnée contre toute idéologie. La solidarité qu’il propose est solide ; elle ne naît pas de théories scientifiques et de protocoles, mais seulement de la réalité du besoin qui oblige les hommes qui peuvent agir à répondre, non par sens du devoir, mais par nécessité de prendre au sérieux leur propre humanité.

Un Homme libre refusant toutes les idéologies

Camus a écrit beaucoup de textes que l’on peut classer dans la catégorie « essai philosophique », parmi lesquels Le mythe de Sisyphe et L’homme révolté. Pourtant, malgré l’importance aujourd’hui unanimement reconnue de ses œuvres, Camus a connu une période de mise à l’écart en raison de son refus d’adhérer, à l’invitation lancée par Jean-Paul Sartre, à la « révolution culturelle » dans son pays.

Pour Sartre, l’intellectuel ne peut plus se considérer en dehors de son temps et de la politique, il doit s’engager sur les thèmes les plus brûlants; sa voix et son indignation publique ne doivent pas manquer face aux injustices. Auschwitz et Hiroshima ne devront plus avoir lieu. Cette invitation a coïncidé avec l’engagement (temporaire) de Sartre dans le Parti communiste, dont Camus avait fait aussi partie et surtout avec l’adoption de l’idéologie communiste et de l’analyse marxiste comme instrument dans ce « combat culturel ». Avec le recul, ce fut une immense opération idéologique de conquête du pouvoir soutenue par la propagande soviétique et qui s’est prolongée par inertie jusqu’à nos jours. Aujourd’hui encore, l’intellectuel est presque par définition de gauche.

Camus n’a pas eu besoin de beaucoup de temps pour comprendre immédiatement le mensonge. Du reste, l’une des premières batailles menées par cette nouvelle classe intellectuelle fut celle contre la colonie algérienne. Sartre et ses compagnons se rangèrent ouvertement en faveur des insurgés lors de la rébellion algérienne, tandis que Camus s’en dissociait en disant qu’aucune cause violente, aussi juste soit-elle, n’aurait jamais pu le dresser contre sa mère.

Camus paya chèrement cette prise de position. Ainsi, même le prix Nobel qu’il reçut en 1957 (ce fut peut-être le dernier acte de courage de l’Académie suédoise) ne put briser le rideau de silence autour de lui. À la nouvelle de son prix Nobel, le premier appel de Camus fut pour son vieux maître de l’école primaire : un fait qui en dit beaucoup sur l’homme et l’intellectuel.

Dans l’une de ses dernières œuvres, La chute, Camus exprime une synthèse nouvelle et géniale de son propre humanisme. Dans un bar d’Amsterdam, un homme, l’avocat Jean-Baptiste CLAMENCE, raconte à une connaissance de passage l’échec de sa vie et l’épisode qui l’a provoqué.

Une Humanité sauvée

Une nuit, à Paris, en traversant la Seine, CLAMENCE remarque une silhouette appuyée au parapet du pont. C’est une jeune fille qui, en entendant ses pas, se retourne et lui présente un visage totalement désespéré.  CLAMENCE est tenté de lui dire quelque chose, mais la timidité, la crainte de paraître ambigu, un sens de la discrétion mal conçue le conduisent à poursuivre sans rien dire. Quelques temps plus tard, alors qu’il est déjà loin, CLAMENCE entend dans le silence de la nuit un cri suivi d’un bruit sourd : la jeune fille s’est jetée dans le fleuve à cause d’une mystérieuse douleur insupportable, et il est désormais trop tard pour la sauver.

De là part la réflexion. Comment un homme peut-il adhérer à l’idéologie en pensant qu’elle lui permettra de faire justice ? La seule justice possible, pour l’avocat, CLAMENCE, serait de pouvoir revenir en arrière dans le temps, jusqu’à ce moment, et revoir cette jeune fille devant le fleuve sombre, lui adresser la parole, tenter de l’arracher au néant. Ce miracle impossible est ce qu’on appelle, le pardon, ni plus ni moins. Voilà la véritable justice.

Voilà ce que signifie l’Humanisme pour Albert Camus : une indomptable ouverture sur toute la réalité, une révolte contre tout (idéologie en tête) ce qui réduit son horizon, la nécessité d’une solidarité concrète entre les hommes et un inépuisable besoin de pardon.

Ludovic TROLLE

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